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Dans le morceau

Armand Hammer

Doves

We Buy Diabetic Test Strips · February 27, 2024

6 passagesProd. Benjamin Booker, Kenny SegalGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Un morceau lent de presque neuf minutes sur le temps qui passe et la mort qui approche. Benjamin Booker chante une plainte d'amoureux usé par les années, puis un couplet rappé raconte un hiver enfermé chez soi, un coup de fil annonçant qu'un proche va mourir, et une maison qui ressemble à une tête pleine de pièces fermées. La fin bascule dans un chant d'église sur le Jugement dernier, coupé par une voix d'enfant. Peu de mots, beaucoup d'atmosphère : la force vient autant de la durée et du climat que du texte.

À savoir avant. Armand Hammer est un duo new-yorkais (billy woods et ELUCID) ; ici le chant est de Benjamin Booker, chanteur de rock et de blues invité. Les paroles ne disent pas qui rappe quelle partie : les annotations de fans attribuent le récit du proche mourant à billy woods. La fin s'appuie sur des images de la Bible : la trompette qui sonne à la fin des temps pour réveiller les morts.

À l’écoute

Presque neuf minutes sans batterievers 1

Pendant presque tout le morceau, rien ne marque le temps : pas de rythme régulier, peu de basses, un volume retenu. On flotte, comme dans une maison vide en hiver, et les mots sur la mort et l'attente pèsent d'autant plus.

Benjamin Booker chante l'ouverturevers 5

L'invité, qui a aussi produit le titre avec Kenny Segal, ouvre par un chant répété sur la colombe et l'amour au lieu d'un couplet de rap. Cette longue entrée installe une sorte de prière fatiguée avant que le rap arrive.

Le rap arrive sans appuivers 23

À partir d'ici la voix passe au parlé-rappé, mais toujours sans batterie pour la porter. Les phrases tombent à leur propre rythme, presque comme quelqu'un qui raconte à voix basse, ce qui colle au récit du proche mourant et du bébé pris dans les bras.

Bascule vers le cantiquevers 46

Vers cinq minutes, les basses grossissent un peu et le texte change de nature : on passe du récit à des paroles de type gospel sur la trompette et la mort. On peut y entendre la table dressée du vers d'avant qui se remplit enfin, mais de fantômes.

Le seul coup de volumevers 63

Sur la phrase de l'enfant, le son devient plein d'un coup, avec des basses lourdes et un autre fond musical, puis tout retombe au bout d'une quinzaine de secondes. Après sept minutes de retenue, ce bref sursaut frappe fort, et c'est la voix la plus légère du texte qui le déclenche.

Une pulsation à la toute finvers 67

Dans les dernières secondes, un rythme régulier apparaît enfin, autour de 117 battements par minute, puis le volume s'éteint presque. Le morceau trouve son pas juste au moment de partir, sur « Great day » répété.

Vers 1 à 22

Le chant : le temps m'a vidé, je n'étais qu'une colombe

Benjamin Booker chante, presque en murmure. Il dit que le temps sort de lui comme quelque chose qui s'échappe, et qu'il ne faut pas accuser l'âge : c'est lui, tout simplement. Le refrain répète qu'il n'était qu'une colombe, c'est-à-dire quelqu'un de doux et sans défense, simplement amoureux. Les paroles sont très simples ; c'est la voix et la répétition qui font l'effet.

Les saisons s'épuisent

Seasons drain

« Drain » veut dire se vider, s'écouler comme l'eau d'un évier.

On peut aussi comprendre que les saisons vident celui qui parle.

Le temps, il s'échappe de moi

Time, it breaks out of me

« Breaks out » c'est s'évader, mais aussi sortir sur la peau comme une éruption.

Le temps est en lui et il déborde.

Vers 23 à 30

L'hiver, les provisions, et un seul conseil : sauve-toi

Le rap commence. Il fait froid, quelque chose hurle dans le vent, et celui qui parle s'est barricadé avec ses réserves et tous les feux de la cuisinière allumés. On dirait quelqu'un qui se prépare à un siège. Il n'a rien d'autre à offrir à l'autre qu'un conseil sec. Puis viennent les lettres jamais envoyées : tout ce qu'il n'a pas dit, entassé comme dans une cave.

Mes réserves s'empilent bien haut

My stockpile pile high

« Stockpile » c'est le stock qu'on amasse en prévision d'une catastrophe : vivres, mais le mot sert aussi pour les armes.

Tous les feux de la cuisinière rougeoient

Every burner on the stove glowing red

Allumer toutes les plaques pour se chauffer, c'est ce qu'on fait dans un logement pauvre quand le chauffage ne marche pas.

Vers 31 à 38

Le coup de fil : il n'en a plus pour longtemps

On l'appelle au chevet d'un mourant, et lui s'habille lentement, comme pour retarder le moment. Le soir, en rentrant, il sort son bébé du berceau juste pour le tenir : après avoir vu la mort, il s'accroche à la vie la plus neuve. Puis retour à la cuisine, aux gestes simples, à l'automne dehors. Le texte ne dit pas qui meurt.

Je m'habille lentement

I dress slowly

Tout est dans le contraste avec le vers d'avant : on lui dit de courir, il traîne.

Pas par indifférence, plutôt parce qu'il ne veut pas y arriver.

Je tourne la soupe dans le roux, deux-trois trucs au four

Stirring the soup 'round in the roux, couple things roasting

Le roux, c'est la base farine et matière grasse, comme en cuisine française, très présente dans la cuisine du sud des États-Unis.

Cuisiner, ici, c'est tenir debout.

Vers 39 à 45

La maison dans la tête : portes fermées et table vide

Sa tête devient une maison qu'il fouille. Quelque chose pourrit dans les murs, il y a des portes dont il n'a pas la clé et un grenier où il ne faut pas monter : ce sont les souvenirs et les chagrins qu'il n'ose pas ouvrir. Par la fenêtre, il voit des fossoyeurs s'enfoncer dans la terre. Il finit seul devant une grande table dressée pour des invités qui ne viennent pas ; on peut y entendre les morts qu'il attend.

Je mets ma tête à sac mais un truc se cache dans les aérations, les conduits, ou pire

Ransacking my mind but something hiding in the vents, ductwork, or worse

« Ransack » c'est fouiller en saccageant, comme un cambrioleur.

Il retourne sa propre mémoire sans trouver ce qui le ronge.

Quelque chose est mort dans les murs, comme une église

Something died in the walls like a church

D'abord l'image très concrète du rat crevé dans la cloison, qu'on sent sans le trouver.

Puis l'église : un lieu dont les murs abritent des morts, et qui tourne autour d'une mort. Un fan y voit la crucifixion représentée sur les murs ; c'est une lecture possible.

Vers 46 à 61

Le chant d'église : quelqu'un ici ne mourra pas

Le morceau glisse vers un chant de style gospel, comme un sermon repris par une assemblée. Il annonce que quelqu'un dans la salle n'entendra pas la trompette et ne sentira pas la mort : dans la Bible, cela désigne ceux qui seront encore vivants au retour du Christ. Mais après le couplet sur le mourant, la phrase sonne double : ne pas entendre la trompette, c'est peut-être aussi ne pas se réveiller. Le « grand jour » répété est celui du Jugement.

N'entendra pas cette trompette

Won't hear that trumpet

Dans le Nouveau Testament, une trompette sonne à la fin des temps et les morts ressuscitent.

Ne pas l'entendre peut vouloir dire être épargné, ou au contraire être laissé de côté.

Vers 62 à 69

« Est-ce que c'est moi ? » et la voix de l'enfant

Une question revient : est-ce moi, celui qui ne mourra pas, ou celui qui va mourir ? En face, une voix d'enfant répond à côté, en riant de son père. C'est le bébé du couplet, plus grand, ou un enfant quelconque : la vie légère posée contre la peur de la fin. Le chant « grand jour » reprend et clôt le morceau.

Est-ce que c'est moi ?

Is it me?

À la Cène, quand Jésus annonce qu'un des disciples le trahira, chacun demande : « Est-ce moi ? ».

L'écho est possible après la table dressée et le « […] », sans être certain.

Ce qui reste ouvert

Le vers 14 est incomplet dans la transcription, et ni l'identité du rappeur du couplet ni celle du proche mourant ne sont établies par le texte ; l'origine exacte du chant d'église final (enregistrement repris ou partie écrite pour le morceau) m'échappe.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗