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Dans le morceau

Armand Hammer

Falling out the Sky

Haram · March 26, 2021

5 passagesProd. The AlchemistGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Trois rappeurs, trois souvenirs d'été, de plus en plus anciens. Earl Sweatshirt parle du deuil de son père en regardant le ciel, billy woods raconte un été en Californie à vingt ans qui se termine par un trafic d'herbe, et E L U C I D revit sa première colonie de vacances, enfant, loin de New York. Sous la douceur du morceau, il y a partout la mort, le passé et quelque chose qui va mal tourner.

À savoir avant. Earl Sweatshirt a perdu son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, en 2018 : c'est le fond de son couplet. Le fil d'images du morceau, ce sont les étoiles : celles du ciel, celles qui meurent, et les « stars » humaines. Deux extraits parlés coupent le texte : le chanteur Little Richard parlant de Jimi Hendrix, puis le cinéaste David Lynch parlant de ses rêveries.

À l’écoute

La batterie s'efface au fil du morceauvers 44

Au début le rythme est net, puis il devient de plus en plus discret, jusqu'à disparaître presque complètement pendant le couplet d'ELUCID. On glisse peu à peu dans le souvenir, comme dans une rêverie : c'est exactement ce que la voix de David Lynch vient d'annoncer juste avant.

La prod de The Alchemist et le sample de Cool Notesvers 6

Toute l'instrumentale est signée The Alchemist, qui s'appuie sur « My Tune » du groupe Cool Notes. Des bouts de voix du sample remontent entre les phrases d'Earl (« And it's my tune »), comme une radio allumée dans la pièce. Les basses restent lourdes du début à la fin, ce qui garde un poids sous l'ambiance d'été.

Trois voix, trois âgesvers 21

Earl Sweatshirt ouvre le morceau avec le deuil de son père, puis billy woods raconte ses vingt ans en Californie, puis ELUCID une colonie de vacances d'enfant. Chaque rappeur a son couplet entier, sans refrain : on écoute trois souvenirs à la suite, et le narrateur rajeunit à chaque fois.

Deux voix parlées en guise de refrainvers 16

À la place d'un refrain, deux extraits d'archives séparent les couplets : Little Richard parlant de Jimi Hendrix, puis David Lynch parlant de ses rêves éveillés. Le premier reprend le mot « star » sur lequel Earl vient de finir, et sa voix revient en écho en fin de phrase.

Le rythme revient sur le dernier versvers 66

Après un long passage flottant, la pulsation se réaffirme d'un coup au moment de la dernière image, celle de la tête du vieux Cropsey dans la malle. On peut y entendre un réveil brutal : la rêverie s'arrête sur une image de film d'horreur, puis le son retombe et le morceau s'éteint.

Vers 1 à 15

Earl : le père mort et le ciel plein d'étoiles éteintes

Earl Sweatshirt ouvre le morceau avec un poids sur le cœur. Il parle de son père qu'il n'a pas assez pleuré, puis lève les yeux : le ciel est plein d'étoiles mortes, mais il veut croire en « nous ». La fin du couplet se détend avec un joint, des clins d'œil au basket, et se referme sur l'image du titre : des étoiles qui tombent, ce qui fait aussi penser aux célébrités disparues.

Elle m'a tout déballé d'un coup avant qu'ils ferment la porte

She dropped a load on me before they closed the door

« Drop a load » : décharger un fardeau sur quelqu'un.

On ne sait pas qui est « elle » ni de quelle porte il s'agit ; le vers reste volontairement flou.

Le corps gonflé de mon père, derrière mes yeux

My father body swollen behind my eyes

L'image du père mort lui reste dans la tête.

« Gonflé » peut aussi faire penser aux larmes qui montent derrière les yeux sans sortir.

Vers 16 à 20

Little Richard : tout le monde est une étoile

On entend la voix de Little Richard, pionnier du rock, dans un documentaire de 1973 sur Jimi Hendrix. Il dit que Hendrix était déjà une star quand il l'a pris dans son groupe, puis ajoute que tout le monde en est une, sauf que certains n'ont pas encore été ramassés et répandus sur le monde. Ça prolonge l'image d'Earl : les étoiles, ce sont aussi les gens.

C'était une star, quand il… quand je l'ai eu, c'était une star (C'était une star)

He was a star, when he, when I got him, he was a star (He was a star)

Il parle de Jimi Hendrix, qui a joué de la guitare dans son groupe avant d'être célèbre.

Le seul problème, c'est que certains n'ont pas encore été mis dans la louche

The only problem is some people haven't been put in the dipper

« Dipper » veut dire louche, mais « Big Dipper » est aussi le nom américain de la Grande Ourse : on reste dans les étoiles.

Vers 21 à 40

billy woods : un été en Californie, et le plan qui germe

woods raconte ses vingt ans : il découvre la côte Ouest, l'herbe pas chère, le soleil, un boulot de peintre en bâtiment sous l'œil d'un petit patron. Il aime ce calme où le passé le laisse tranquille. Mais dès l'arrivée il a compris qu'il pouvait ramener de l'herbe chez lui et la revendre. Le couplet finit sur la voiture chargée et un policier qui attend quelque part sur la route : on devine la suite sans qu'il la dise.

On a traversé le pays en voiture, mais je me souviens de ces vols

Drove cross country, but I remember those flights

« Flights » peut désigner des trajets en avion, mais aussi les envolées sous l'effet de l'herbe : la suite penche pour ce sens.

J'ai mis un genou à terre en entendant le prix de l'herbe

Genuflected when I heard the weed price

Elle est tellement moins chère qu'à New York qu'il s'agenouille comme à l'église.

Vers 41 à 44

David Lynch : la rêverie qui vous échappe

C'est la voix du cinéaste David Lynch, dans une interview télé de 1997 où on lui demande s'il rêve. Il dit préférer les rêves éveillés : on croit les diriger, puis ils partent tout seuls. C'est exactement ce que font les trois couplets : des souvenirs qui commencent doux et dérapent.

Vers 45 à 66

E L U C I D : la colo dans les montagnes, entre paradis et peur

E L U C I D a une dizaine d'années, en 1989, dans une colonie de vacances pour enfants de la ville, dans les montagnes au nord de New York. Les images s'enchaînent comme des photos : la gym dans le brouillard, les lucioles, les premiers baisers en cachette, les bagarres de dortoir. Puis l'ombre arrive : la piscine où un garçon s'est noyé, des voix sous l'eau, le cimetière et le croque-mitaine du coin. L'été insouciant est hanté.

Je marche aux quatre coins du pays de Dieu

Walkin' four corners of God's country

« God's country » : expression américaine pour une campagne belle et préservée.

Les « quatre coins » rappellent la Bible, qui parle des quatre coins de la terre.

La tête du vieux Cropsey dans ma malle

Old man Cropsey's head in my foot locker

Cropsey est le croque-mitaine des colonies de vacances de la région de New York, un tueur fou dont on se raconte l'histoire le soir.

Le « foot locker » est la malle au pied du lit. L'enfant emporte la peur avec lui, ou l'a vaincue : l'image reste ouverte.

Ce qui reste ouvert

Plusieurs vers d'Earl (2, 5, 14) et le « direction of discovery » d'E L U C I D sont volontairement elliptiques : les lectures proposées sont des hypothèses, pas des certitudes.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗