
Dans le morceau
Backxwash
Wake Up
Only Dust Remains · April 17, 2024
12 passagesProd. BackxwashGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Backxwash raconte de l'intérieur une dépression profonde et l'envie d'en finir. Première partie : elle se réveille par terre, sans savoir si elle est morte, et règle ses comptes avec Dieu, avec les faux militants et avec elle-même. Deuxième partie : elle est clouée au lit depuis des jours, pense à la corde, et tient pour des raisons minuscules. Le texte est dur et direct ; sa force vient de cette franchise et du cri « réveille-toi » répété jusqu'à l'épuisement.
À savoir avant. Backxwash est une rappeuse zambienne installée au Canada, femme trans, élevée dans un christianisme strict. Tous ses disques se battent avec cette religion : ici, elle parle à Dieu avec les mots de la Bible et de la prière (« thou », « thy kingdom », « délivre-nous »). Le morceau parle ouvertement de suicide.
À l’écoute
La cassure entre les deux partiesvers 109
Vers 4 min 39, la batterie disparaît et les basses se retirent, mais le son reste plein : plus rien ne marque le temps, le morceau flotte. C'est là que le texte quitte la colère pour parler du lit qu'on ne quitte plus, comme si la musique elle-même n'arrivait plus à se lever.
La prière en fond, en bouclevers 113
Dans toute la deuxième partie, trois phrases reviennent derrière la voix, toujours dans le même ordre (« Lord please / Deliver us / Deliver me »). Elles répondent à chaque phrase du couplet comme une litanie d'église : en l'absence de batterie, c'est ce retour régulier qui sert de repère à l'oreille.
L'intro presque muette, puis tout arrivevers 13
Pendant douze secondes, le « wake up » tourne en boucle à très bas volume, avec peu de basses. Puis le volume monte et les basses arrivent d'un coup : d'après le minutage, cela tombe sans doute au début du premier couplet, où elle se réveille par terre.
Le creux avant les crisvers 78
Vers 2 min 51, pendant une demi-minute, le volume retombe, les basses s'en vont et le rythme s'efface. D'après le minutage, cela correspond sans doute au pont, le passage le plus intime, où elle annonce le silence. Puis tout revient en force, et on peut penser que c'est sur le « Wake the fuck up! » répété : le contraste rend le cri plus violent.
Une production faite maison
Backxwash a produit et arrangé le morceau elle-même, avec Michael Go à la guitare. Celle qui raconte est aussi celle qui a construit le décor sonore. Toute la première partie avance sur un tempo moyen et stable (autour de 99 battements par minute), ce qui rend la bascule de la seconde partie d'autant plus nette.
12 passages
Suivre le morceau ↓Une voix qui répète « réveille-toi »
Avant tout couplet, la même injonction tourne en boucle, en arrière-plan. On ne sait pas encore à qui elle s'adresse : à elle-même, à quelqu'un d'inconscient, ou à nous.
(Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi
(Wake up, wake up, wake up, wake up, wake up
« Wake up » peut aussi s'entendre comme « ouvre les yeux » sur le monde.
Le morceau joue sur les deux : sortir du coma et sortir de l'aveuglement.
Réveil par terre : est-ce que je suis morte ?
Elle reprend conscience nue, la bouche pleine de terre, à côté d'une pelle. Les images sont celles d'une tombe : elle se demande si elle a « réussi », c'est-à-dire si elle est morte. Puis elle fait le bilan : elle a joué son rôle jusqu'au bout et ne recommencerait pas cette vie.
Du poids sur la pelle
Weight on the shovel
La terre, la pelle : on pense à une tombe qu'on creuse ou qu'on rebouche.
Elle se voit déjà enterrée.
Est-ce que j'y suis arrivée ?
Did I make it?
« Make it » veut dire à la fois « s'en sortir » et « réussir son coup ».
Ici la question est terrible : a-t-elle survécu, ou a-t-elle réussi à mourir ?
Contre ceux qui jouent la cause, et contre soi
Une voix objecte : « et la justice sociale ? ». Elle balaie ça. Elle accuse quelqu'un (peut-être elle-même, le « tu » reste flou) d'avoir joué la militante par intérêt et d'avoir cru que le pouvoir ferait une exception pour une femme. Elle finit par dire qu'elle ne discute plus avec les imbéciles : elle ne parle qu'à la balle.
(Mais la justice sociale…)
(But the social justice)
« Social justice » désigne en Amérique du Nord le militantisme pour l'égalité (race, genre, sexualité).
C'est une objection qu'on lui lance.
En a quelque chose à foutre que tu sois arrivée au bout ?
Gives two shits if you finished
« The ruler », celui qui règne : le pouvoir en général, ou Dieu.
Le texte ne tranche pas.
Le cri : « réveille-toi, bordel »
Le murmure de l'intro devient un hurlement. C'est le cœur du morceau.
Réveille-toi, bordel !
Wake the fuck up!
Elle interroge Dieu, puis elle boit
Elle parle à Dieu dans la langue ancienne de la Bible : si mon sang est nécessaire, je me tairai. Mais elle demande pourquoi son royaume l'a abandonnée ici. Juste après, on tombe dans le concret : elle boit, elle dit à ses proches que c'est un médicament, et elle se demande ce qui est arrivé à l'enfant qu'elle était.
Et que tu es éternel
And thou shall be indefinite
« Thou », « thy » : le « tu » et le « ton » du vieil anglais de la Bible.
Elle s'adresse à Dieu dans sa propre langue.
Comment ton royaume a-t-il pu me laisser ici ?
How come thy kingdom left me here?
Écho du Notre Père, « que ton règne vienne » (« thy kingdom come »).
Elle retourne la prière en reproche.
Le Jugement dernier : je ne plaiderai pas
Elle imagine son jugement devant Dieu et refuse de négocier : même pardonnée, elle restera « répugnante ». Elle parle de son propre cadavre, demande qu'on la mette en croix et qu'on promène le corps. Le couplet se casse sur un « pardon » prononcé par une autre voix.
J'essaierai pas de jouer à la république
Won't try to play republic
Sens probable : pas de procès, pas de vote, pas de débat démocratique face à Dieu.
Elle ne plaidera pas sa cause.
J'essaierai pas de faire pencher l'alliance
Won't try to sway the covenant
« Covenant » : l'alliance, le pacte entre Dieu et les hommes dans la Bible.
L'aveu : je ne m'aime pas
Le ton tombe. Elle dit simplement qu'elle commence à comprendre qu'elle ne s'aime pas, et qu'elle est au bout du rouleau. Elle se revoit à l'église, à genoux au dernier rang, et s'étonne d'avoir eu cette force. Puis le cri revient.
Je me serais pendue
Woulda hung myself
Vers ambigu.
On peut comprendre : dans un corps différent, je serais déjà passée à l'acte ; ou : changer de corps n'aurait rien réglé.
Je suis au bout de la dernière corde
I'm on the last rope
L'expression anglaise habituelle est « at the end of my rope », être à bout.
Ici la corde est aussi celle de la pendaison.
Le cri en boucle
Le refrain se répète seize fois, comme si on secouait un corps qui ne réagit pas. Cette transition mène à la deuxième partie.
Des jours au lit, et un jeu vidéo qui la retient
Deuxième partie. Une prière (« Seigneur, délivre-nous, délivre-moi ») tourne derrière chaque phrase. Devant, elle décrit la dépression sans image : elle n'a pas quitté son lit depuis des jours, elle fixe le plafond, elle se sent pourrir. Et la chute, à la fois drôle et bouleversante : elle le fera peut-être, mais pas aujourd'hui, parce qu'un jeu sort et qu'elle veut y jouer.
Délivre-nous
Deliver us
Reprise du Notre Père : « délivre-nous du mal ».
Le Seigneur abandonne dans des endroits affreux
The lord forsaketh in awful places
« Forsaketh » est une forme de vieil anglais biblique.
Le verbe rappelle le cri du Christ en croix : « pourquoi m'as-tu abandonné ? ».
La corde, le dégoût de son corps
Elle attend un signe d'espoir sans y croire. Elle prépare la corde et se demande si elle tiendra, parce qu'elle se trouve trop grosse : l'humour noir est glaçant. Elle sait que ses proches ont besoin d'elle, mais son corps lâche à force de rester couchée.
Parce que pour l'instant je vais juste mesurer la corde et voir si elle tient
'Cause for now I'll just divvy the rope and I'll see if it holds
« Divvy » veut dire partager, diviser en parts : elle coupe ou mesure la corde.
Selon les fans, elle craint que la corde casse sous son poids, d'où le vers suivant.
Mais cette fonte des muscles me bousille les genoux et les os
But this atrophy is fucking up my knees and my bones
« Atrophy » : les muscles qui fondent quand on ne bouge plus.
Conséquence très concrète des jours passés au lit.
Demande d'aide et face-à-face avec la Bête
Elle demande franchement un conseil avant de « signer le bail sur son âme ». Elle se fiche de savoir qui est fort ou faible : elle veut juste rentrer chez elle. Puis le mal prend la forme d'une bête qui aiguise ses dents, et elle admet que son armure n'est que du plaqué.
Quelqu'un a un conseil, juste avant que je signe le bail sur mon âme ?
Has anybody got advice right 'fore I sign the lease on my soul?
Image du pacte avec le diable, tournée en langage d'agence immobilière : louer son âme comme un appartement.
Franchement j'en ai rien à foutre, j'ai juste besoin d'être chez moi
I really couldn't give a fuck less, I just need to be home
« Home » peut être la maison, le pays d'origine, ou le repos final.
Les trois lectures tiennent.
« Je ne partirai pas docilement »
La fin tient deux choses contraires dans la même main. Elle répète qu'elle ne se laissera pas faire, une phrase de résistance. Et au milieu, elle enlève la sécurité de l'arme et la pose sur sa tempe. Le morceau s'arrête là, sans dire ce qui l'emporte.
Alors sous les cieux noircis, je ne partirai pas docilement
So through the blackened skies I will not go gentle
Citation d'un poème célèbre du Gallois Dylan Thomas, « Do not go gentle into that good night » : un fils supplie son père mourant de se battre contre la mort.
Je ne partirai pas docilement
I will not go gentle
Ce qui reste ouvert
Plusieurs vers de la première partie (26-29, 32-34, 64) sont volontairement obscurs : à qui s'adresse le « tu », et le sens exact de certaines tournures, restent des interprétations.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗