
Dans le morceau
Denzel Curry
Walkin
Melt My Eyez See Your Future · January 24, 2022
10 passagesProd. Kal BanxGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Denzel Curry raconte comment il continue d'avancer dans un monde qu'il trouve pourri : l'argent qui décide de tout, les puissants qui profitent des faibles, les amis qui finissent dans les arnaques et les braquages faute de mieux. Il parle aussi de lui : l'alcool et l'herbe pour oublier, une année très dure, et la décision de régler ses problèmes au lieu de les fuir. L'idée tient en un mot, marcher, et le morceau la fait sentir en changeant complètement de rythme en plein milieu.
À savoir avant. C'est le premier single de l'album « Melt My Eyez See Your Future » (« Fais fondre mes yeux, vois ton avenir »), où Denzel Curry, rappeur de Floride connu pour sa rage, choisit un ton plus posé et plus intime. L'album s'inspire des films du réalisateur japonais Akira Kurosawa, d'où l'image du marcheur solitaire sur une route poussiéreuse. Le texte joue tout du long sur le mot « walk » : marcher, mais aussi « walk from », tourner le dos à quelque chose.
À l’écoute
Le rythme change en plein morceauvers 29
La première partie est lente et posée, autour de 81 battements par minute, comme un pas tranquille. Au vers 29, le tempo s'emballe d'un coup et le son se vide : la marche devient une cadence forcée, plus nerveuse.
Les basses lourdes arrivent sur le refrainvers 34
Après une demi-minute presque à nu, les basses tombent d'un bloc quand Denzel lance « Keep on walkin' ». D'après les annotations des fans, on passe d'un rap à l'ancienne à un son trap, sur le même sample. C'est le moment où le morceau prend tout son poids.
Les voix féminines en « ah-ah » et le sample de Keith Mansfieldvers 1
Le morceau s'ouvre presque à voix basse sur ces chœurs, qui reviennent au milieu. La production de Kal Banx repose sur « The Loving Touch » de Keith Mansfield, et Bridget Perez est créditée aux chœurs. Cette douceur contraste avec la dureté de ce que le texte décrit.
Le flow haché du refrainvers 34
Denzel enchaîne les mots en « -in' » (walkin', stoppin', rotten, poppin', robbin') sur un débit régulier, comme des pas qui frappent le sol. Les crédits signalent ici un emprunt à « Choke Hold » de Juicy J.
La fin qui s'éteintvers 101
Sur les deux derniers vers, les basses se retirent et le rythme s'efface. Il ne reste que la phrase qui donne son titre à l'album, comme un générique de fin.
10 passages
Suivre le morceau ↓Les chœurs ouvrent la route
Pas de paroles ici, seulement des voix féminines qui chantonnent tout bas. Le volume est très faible, le rythme est déjà là, lent et régulier. On entre dans le morceau comme dans un film qui commence.
Ah-ah
Ah-ah
Chœurs sans paroles.
La production s'appuie sur « The Loving Touch » du compositeur britannique Keith Mansfield, et Bridget Perez est créditée aux chœurs.
Seul sur une route caillouteuse, dans un monde où l'argent décide
Le volume monte et Denzel se met à rapper. Il se présente seul contre tous, mais apaisé, en lien avec lui-même. Puis il file une série d'images autour de la glace et du Monopoly : sans argent, la vie n'a rien de sucré. Il finit sur un constat : les gens sont maltraités, et ce n'est pas un accident, c'est le système.
Je marche dos au soleil, la tête levée vers le ciel
Walkin' with my back to the sun, keep my head to the sky
Marcher dos au soleil, c'est avoir son ombre devant soi.
La tête haute rappelle « Keep Ya Head Up » (« Garde la tête haute »), morceau célèbre de 2Pac, cité juste après.
Moi contre le monde, c'est moi, moi-même et moi, comme De La
Me against the world, it's me, myself and I, like De La
Deux clins d'œil : « Me Against the World » est un album de 2Pac (1995), et « Me Myself and I » un tube du groupe De La Soul (1989), qui parle de rester soi-même.
Ce qu'il a vu lui a fait fondre les yeux
Voici l'image qui donne son titre à l'album : voir l'injustice de près fait fondre ses yeux. Il décrit des égoïstes qui s'enrichissent sur les faibles, des gens qui friment alors qu'ils n'ont rien, et l'argent qui finit toujours par faire sortir les armes. L'époque change, l'histoire reste la même, et elle se termine par des larmes.
Mais quand je l'ai ressenti, mes yeux ont fondu
But when I felt it, my eyes melted
C'est le titre de l'album, « Melt My Eyez ».
Il en a trop vu, au point que ça lui brûle les yeux.
Je fais jamais de coup bas à mon équipe, je la couvre de vert comme les Celtics
I nevеr do my team green, make the team green like the Celtics
Jeu sur « green » (vert).
« Do someone green », en argot du Sud des États-Unis, c'est mal se comporter avec quelqu'un. « Make the team green », c'est l'enrichir, le vert étant la couleur du dollar. Et les Celtics de Boston, équipe de basket, jouent en vert.
Un verre au coucher du soleil, et la décision de se racheter
Le ton se relâche. Il boit du cognac pour calmer la douleur, mais l'alcool fait surtout remonter la vérité. Le soleil se couche, le ciel change de couleur, la nuit tombe. Il termine sur une résolution : il vient d'un cauchemar, il vise son prochain but, et il tue ses démons parce que son âme vaut la peine d'être sauvée.
Mais bref, pour la douleur, voyons ce que fait ce Henny
But anywho, for the pain, see what this Henny do
« Henny », c'est le cognac Hennessy, très présent dans le rap américain.
Pour voir ce qui se cache dessous, on se sert une gorgée de vérité
So we can see what lies beneath as we pour up a swig of truth
L'alcool est censé faire oublier, mais ici il fait parler vrai, comme dans le proverbe « in vino veritas ».
La bascule : le rythme s'emballe
C'est le tournant du morceau. Le tempo accélère d'un coup, les basses se retirent et le volume retombe : il ne reste que les chœurs et un rythme sec, très marqué. Par-dessus, Denzel glisse deux petites phrases presque parlées, comme un homme qui marche en marmonnant.
Ah-ah, ah-ah (ouais, ouais)
Ah-ah, ah-ah (yeah, yeah)
C'est ici que le tempo change.
La marche tranquille du début devient une cadence bien plus rapide.
(Pendant que je tire sur mes cigarettes, alors que je fume même pas)
(As I toke my cigarettes, which I don't even smoke)
Petit aveu ironique : il prend la pose du type fatigué qui fume en marchant, alors que ce n'est pas lui.
On peut y entendre le stress qui pousse à des gestes qu'on n'a pas d'habitude.
Refrain : avancer dans un monde pourri
Les basses lourdes arrivent et le morceau prend toute sa force. Le refrain dit tout en quelques lignes : le monde est sale, les armes parlent, ses amis n'ont pas d'autre choix que l'arnaque et le vol, et on fume pour oublier. Lui continue de marcher. Le refrain est chanté deux fois de suite.
Pas question de s'arrêter dans ce monde sale, crasseux, pourri
Ain't no stoppin' in this dirty, filthy, rotten
L'empilement d'insultes (dirty, filthy, rotten, nasty) est rythmé comme une suite de pas.
Les crédits indiquent que ce refrain reprend un passage de « Choke Hold » de Juicy J.
Je continue de marcher
Keep on walkin'
Une année difficile, et quelqu'un à qui parler
Sur le rythme rapide, Denzel devient plus personnel. Il dit qu'il court depuis toujours, pris dans des schémas qui se répètent de génération en génération. Le joint censé faire oublier rend au contraire tout plus net. Après une année très dure, il décide de s'occuper de lui et parle à une femme qui l'aide à mettre de l'ordre dans ce qu'il ressent, jusqu'à en pleurer.
J'ai couru toute ma vie, et ça remonte à bien avant ma naissance
I've been runnin' all my life, that's way before my life begun
Il veut dire que ses difficultés ne viennent pas de lui : il a hérité d'un handicap de départ, celui de sa famille et de son milieu.
À tous ces cycles qui se répètent, ça m'étouffe pendant que je fais le beau
All of these cycles that get recycled, makin' it stifle while I stunt
Les « cycles », ce sont la pauvreté et la violence qui reviennent à chaque génération.
« Stunt » veut dire frimer : il parade en surface pendant que ça l'étouffe à l'intérieur.
Tourner le dos à ce qui le freine
Ici « walk » change de sens : il ne s'agit plus seulement d'avancer, mais de quitter. Il s'éloigne des filles, de certaines amitiés, de certains numéros, sans rancune. Puis il pense à la suite : demander pardon à Dieu, réussir malgré tout, et transmettre ça à ses enfants. La conclusion revient au mot du titre : rester concentré et marcher.
Ça sert à rien, faut marcher (marche)
Ain't no use, you gotta walk (walk)
Sous-entendu : ça ne sert à rien de se plaindre ou de rester planté là.
Qui a dit « Coupez le son », putain ? Laissez parler un vrai (ouais)
Who the fuck said, "Stop the track," bruh? Let a real nigga talk (yeah)
D'après les annotations des fans, la musique s'arrête à ce moment précis, et la phrase renverrait à son propre morceau « RICKY » (2019).
Il se coupe lui-même la parole pour mieux la reprendre.
Refrain : toujours le même monde, toujours la même marche
Le refrain revient deux fois, identique. Après le couplet, on l'entend autrement : fumer pour oublier ne marche pas vraiment, il vient de le dire. Ce qui tient, c'est la première ligne : continuer.
Générique de fin : « un film de Zel Kurosawa »
Denzel parle au lieu de rapper, comme une voix sur un générique de cinéma. Il se présente en réalisateur, scénariste et acteur de son propre film, et résume le morceau en une phrase : les emmerdes arrivent, il marche. Sur les deux derniers vers, les basses et le rythme se retirent, et il ne reste que l'image des yeux fondus.
Ceci est un film de Zel Kurosawa
This is a Zel Kurosawa film
Il colle son surnom « Zel » au nom d'Akira Kurosawa, le grand réalisateur japonais des « Sept Samouraïs », dont les films ont inspiré l'album.
Zeltron
Zeltron
L'un des surnoms de Denzel Curry, son double de scène.
Ce qui reste ouvert
La transcription est douteuse sur plusieurs vers (8, 12, 58 et 72) : leur traduction suit le sens le plus probable, et l'identité de la « femme » du vers 58 (une thérapeute ?) reste une déduction.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗