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Dans le morceau

Earl Sweatshirt

Azucar

Some Rap Songs · November 30, 2018

4 passagesProd. Navy BlueGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Earl Sweatshirt raconte une année noire : dépression, alcool, deuil, amis perdus en route. Il dit aussi ce qui l'a tenu debout : les femmes noires de sa vie, sa mère, et une poignée d'amis rappeurs. Le texte est court, dense, fait d'images collées les unes aux autres ; c'est un seul couplet, sans refrain.

À savoir avant. « Azúcar » veut dire « sucre » en espagnol. L'album sort en 2018, peu après la mort du père d'Earl, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, qui avait quitté la famille quand Earl était enfant. Le morceau est produit par son ami Navy Blue (Sage Elsesser), cité dans le texte.

À l’écoute

Une boucle de soul, sans batterie pour marquer le temps

L'instrumentale est signée Navy Blue, l'ami qu'Earl cite dans le texte (« Sage », « Navy »). Elle repose sur deux vieux disques de soul des années 70, The Soul Children et The Main Ingredient, découpés et remis en boucle. Aucune batterie nette ne vient cadrer le rythme : ça tangue, ça tourne en rond, comme un disque qui saute, et ça donne une chaleur un peu ivre qui colle à un texte sur l'alcool et les mauvais jours.

Le sample répond au textevers 3

L'un des deux morceaux samplés s'intitule « I'm Just A Shoulder To Cry On », c'est-à-dire « je ne suis qu'une épaule sur laquelle pleurer ». Or Earl remercie ici les femmes noires qui l'ont consolé. On peut y entendre un clin d'œil : la musique dit la même chose que lui.

Un seul couplet, d'une traite

Pas de refrain, pas de pause : 1 minute 27 et c'est fini. Le morceau reste à plein volume du début à la fin, sans montée ni respiration. Ça ressemble plus à une pensée dite d'un seul souffle qu'à une chanson construite, et c'est le parti pris de tout l'album.

Les basses se retirent à la finvers 29

Sur les quatre derniers vers, le grave s'efface et le son devient plus léger, comme si le sol se dérobait. C'est le moment où Earl parle de prières dans le ciel de nuit, puis du fantôme de celui qu'il était, seul. Le morceau s'arrête là-dessus, sans conclusion.

Vers 1 à 9

La panne, et ceux qui l'ont rattrapé

Earl fonçait, puis tout s'est grippé. Il dit merci aux femmes noires qui l'ont consolé. Ensuite il règle ses comptes avec quelqu'un (on ne sait pas qui) : on n'a pas cru en lui, alors il a arrêté de faire des efforts, et maintenant il est trop tard pour les excuses.

Pied au plancher

Pedal to the metal

Littéralement « la pédale contre le métal » : accélérer à fond.

J'ai perdu pied, y avait du sucre dans mon réservoir

Lost footin', it was sugar in my gas tank

Mettre du sucre dans un réservoir d'essence, c'est le sabotage classique pour bousiller un moteur.

C'est de là que vient le titre. La notice Genius y entend aussi l'alcool (le sucre qu'on réclame quand on boit trop) : il se serait saboté lui-même.

Vers 10 à 18

À sa façon, la tête en feu

Il a cassé les habitudes et n'attend rien du ciel. Sa tête est un terrain qui se fissure et qui brûle, et dehors il y a des types armés sur l'autoroute. Face à ça, deux voix le poussent : sa mère, qui lui dit qu'il se bonifie, et son ami Sage, qui lui dit d'y aller à fond. Alors il se lance.

J'ai secoué la tradition, j'ai fait ça à ma manière

Shook tradition, did it my way

On peut y entendre son rap, très éloigné des formats habituels, et aussi sa famille : un père poète, une mère professeure de droit.

Ça sert à rien de regarder le ciel

No sense in looking in the sky

Pas la peine d'attendre une aide d'en haut.

Vers 19 à 24

La gueule de bois et le père

Retour au réel : des faux amis, un visage ravagé, une bouteille vide. Puis le moment le plus fort du morceau, dit sans émotion apparente : sa mère lui a dit qu'elle voyait son père en lui. Il répond qu'il ne l'a pas mal pris, ce qui laisse entendre qu'il aurait pu.

Ce qui est à moi, à quoi ça sert si ça l'est pas vraiment, t'as un peu flanché

What's mine, what good is it if it's not, you shook a bit

Vers volontairement bancal.

L'idée : posséder quelque chose ne vaut rien si on peut te le reprendre. « Shook » veut dire secoué, apeuré, et reprend le « shook » du vers 10.

Tiens tiens, ces mecs valaient rien

Sookie-sookie niggas wasn't shit

« Sookie-sookie » est une vieille exclamation de la soul et du funk, un « oh là là » amusé.

Ici elle est ironique : il découvre que son entourage ne valait pas grand-chose.

Vers 25 à 32

L'équipe sur le banc, et le fantôme

Il nomme ses proches, comme une équipe prête à entrer en jeu, et retrouve du mordant : il vit comme un homme traqué, mais il ne lâchera rien. Le morceau finit pourtant sur une image triste : il revoit celui qu'il était, tout seul.

Press, King, Navy, Med, MIKE sur le banc

Press, King, Navy, Med, MIKE on the bench

Ses amis, alignés comme des remplaçants sur un banc de touche.

Navy est Navy Blue, MIKE est un rappeur new-yorkais proche d'Earl, Med est vraisemblablement Medhane, de la même scène. Je ne peux pas identifier Press et King avec certitude.

Si t'en as besoin et que moi je le veux, t'as intérêt à venir préparé

If you need it and I want it, better come prepared

Même si l'autre en a besoin, Earl ne cédera pas ce qu'il veut sans combat.

Ce qui reste ouvert

Le texte est très elliptique : le « tu » des vers 5 à 9 n'est jamais identifié, et plusieurs noms du vers 25 (Press, King) restent incertains.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗