← Bibliothèque tradrap

Dans le morceau

Earl Sweatshirt

Cold Summers

Some Rap Songs · November 30, 2018

6 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Earl Sweatshirt revient après des années de silence et fait le point en un seul couplet très court : une rupture, la peur d'être une cible, la drogue pour tenir, la violence qui n'est jamais loin. Le titre, « étés froids », dit l'humeur : même la belle saison est glaciale. Le texte est dense et avance par images collées ; tout tient en une minute.

À savoir avant. Earl sort d'une longue absence (près de quatre ans sans album) et d'une année très dure, marquée par la mort de son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile. Le couplet file un fil d'images de baseball (bases, batte, home run) qui glisse du sexe à la bagarre.

À l’écoute

Une instru sans batterie nettevers 3

Du début à la fin, rien ne marque le temps de façon régulière : pas de caisse claire à laquelle s'accrocher. C'est la voix d'Earl qui fait le rythme, et on a l'impression de flotter, un peu perdu, comme dans la toundra dont parle l'intro.

Le sample nigérian en ouverturevers 1

La voix qu'on entend au tout début n'est pas celle d'Earl : elle vient de « Road Man (Mystic) » des Mighty Flames, un groupe funk nigérian des années 70, d'après les crédits et les fans. La phrase est coupée net en plein milieu, ce qui donne tout de suite ce côté bricolé, monté à la main.

Les basses arriventvers 6

Les premiers vers sont légers, presque sans graves. Puis le son prend du poids par en dessous, juste au moment où Earl passe de ses souvenirs à quelque chose de plus dur : la chasse à l'homme, les substances.

Un seul couplet, d'un seul soufflevers 3

Pas de refrain, pas de pause : un couplet unique dans un morceau d'à peine plus d'une minute. Les mêmes sonorités reviennent sans arrêt en fin de vers (« summers », « hunnids », « from it », « somethin' »), et c'est cette répétition qui te porte à la place de la batterie.

Le son retombe à la finvers 22

Sur les dernières phrases scandées, le volume baisse, comme si le morceau s'éloignait. Il laisse la place à une voix parlée qui évoque la nuit et les armes qu'on nettoie : je ne sais pas d'où vient cet extrait, mais il clôt le titre sur une note froide et calme.

Earl produit lui-même

randomblackdude, c'est le nom d'Earl quand il fait ses instrus. Il rappe donc sur sa propre boucle, taillée pour son débit bas et traînant, ce qui explique que voix et musique semblent ne faire qu'un bloc.

Vers 1 à 2

Une voix samplée, puis le décor : la toundra

Le morceau s'ouvre sur un bout de chanson ancienne, coupé net au milieu d'une phrase. Puis Earl pose le décor en trois mots : lui et les siens errent dans un désert glacé. C'est l'image du titre, un froid où l'on marche sans savoir où l'on va.

Je suis raide comme un roc, mec. Viens le long de la—

I'm as stiff as rock man. Come along the—

Ce n'est pas Earl qui parle : c'est un extrait de « Road Man (Mystic) » des Mighty Flames, un groupe funk nigérian des années 70.

La phrase est coupée en plein milieu.

Vers 3 à 7

Le retour : l'absence, l'ex, la peur, la drogue

Earl résume ses années d'absence en quelques images sèches. Il a trop traîné sur la route, il vit sur de l'argent gagné il y a longtemps, sa relation a mal fini. Au milieu, une phrase lourde : on chasse les Noirs pour le plaisir, et lui a choisi de s'anesthésier.

Le gamin a disparu quelques étés de trop à courir les routes

The boy been gone a few summers too long from road runnin'

« The boy », c'est lui.

« Road runnin' » : vivre sur la route, en tournée ou en fuite, et l'expression fait écho au titre du sample, « Road Man ».

Vers 8 à 13

Chez lui : on fume, et ça peut dégénérer

La scène se passe à la maison. Les gens entrent, fument, et le baseball revient sous une forme plus dure : la batte qu'on serre. Suit une bagarre racontée en éclats, un coup à la poitrine, une tête qui tape le sol. Puis la leçon : ne cherche pas les inconnus, certains sont armés.

Je raccourcis ma prise sur la batte, à cause des intrusions à la maison

Choke up on the slugger from home run-ins

« Choke up » : remonter les mains sur le manche de la batte pour mieux la contrôler.

« Home run-ins » joue sur « home run » (le coup gagnant du baseball) et « run-in », l'accrochage, voire l'intrusion chez soi. La batte sert ici à se défendre.

Vers 14 à 19

Cloué au sol, mais la promesse tient

Earl revient à lui-même. L'herbe l'a immobilisé comme un avion qui ne décolle plus, et il s'en sert pour étouffer la douleur et faire taire sa tête. Pourtant il dit tenir une promesse et aller au bout, avec une image noire : la corde autour du cou.

Trois joints et j'avais les ailes rognées, j'étais coincé dans un hangar, mec

Three spliffs had my wing tips clipped, I was stuck in a hangar, nigga

On rogne les ailes d'un oiseau pour l'empêcher de voler ; le hangar est celui d'un avion resté à terre.

« Wing tips » désigne aussi le bout des ailes d'un avion. Fumer l'a cloué sur place.

Vers 20 à 24

La bravade finale

Le ton change d'un coup : quatre vers de fanfaronnade presque identiques, lancés comme un refrain de fin. Après tant de noirceur, ça sonne comme un coup d'épaule pour se redonner du courage, ou comme une moquerie des slogans du rap. Rien de plus à y chercher.

C'est nous qui avons le jus, les autres sont ringards à mort

We got the juice, niggas corny as shit

« The juice » : le respect, l'influence, le truc en plus.

« Corny » : ringard, pas crédible.

Vers 25 à 26

La nuit, on nettoie ses armes

Une voix calme dit deux phrases, comme un bout de poème. C'est la routine d'un soldat ou d'un combattant, la veille d'un jour pareil aux autres. Ça ferme le morceau sur l'idée que cette violence est devenue une habitude.

C'est la nuit et, comme les autres, je nettoie mes armes

It is night and like the others I clean my weapons

Le ton change : ce n'est plus du rap mais une phrase dite, qui ressemble à un extrait de lecture ou de poème.

Je n'en connais pas la source avec certitude.

Ce qui reste ouvert

La source exacte des deux phrases parlées de la fin n'est pas établie ici, et plusieurs vers (la promesse, la bagarre) restent volontairement flous : les lectures proposées sont des interprétations.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗