
Dans le morceau
Earl Sweatshirt
December 24
Some Rap Songs · November 30, 2018
5 passagesProd. Denmark VesseyGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Un seul couplet, court et serré, où Earl Sweatshirt enchaîne des images sans transition : le basket, le quartier de sa mère où vivent des Crips, la police, puis sa grand-mère alcoolique à l'hôpital, un ami qui le soutient, et sa propre tête abîmée. Ce n'est pas une histoire, c'est un flux de souvenirs et de consignes pour tenir debout. La force du morceau vient de cette densité et de la voix d'Earl, basse et fatiguée, qui retombe toujours sur la même rime.
À savoir avant. Earl a enregistré ce morceau en décembre 2015, le premier de l'album ; sa grand-mère était morte peu avant et il sortait d'une période de dépression. L'intro est un extrait d'une conférence ancienne sur le parler des Noirs américains : elle annonce que ce qui suit est une langue à part entière, pas du mauvais anglais.
À l’écoute
Une voix de conférence en ouverturevers 1
Avant le rap, on entend un extrait parlé, tiré d'un enregistrement intitulé « The Dialect of Black Americans » : une voix posée qui demande que le parler noir américain soit reconnu comme un vrai dialecte. Les basses sont déjà lourdes dessous. Ça sonne comme une déclaration d'intention : ce qui suit est écrit dans cette langue-là, sans s'excuser.
La boucle change quand Earl entrevers 2
Au moment où il lâche ses « yeah, uh », le fond musical n'est plus le même que sous la voix parlée. On passe de la citation au morceau lui-même, sans transition : comme si on changeait de pièce.
Pas de batterie qui marque le temps
La production est de Denmark Vessey. Du début à la fin, les mesures ne trouvent aucune pulsation régulière : rien ne tape franchement le rythme, la boucle tourne et c'est la voix d'Earl qui fait office de métronome. Résultat, on se sent un peu sans appui, ce qui colle bien à un texte qui parle de glisser et d'être rattrapé.
Un seul couplet, sans refrainvers 20
Le morceau dure 1 min 48 et ne revient jamais sur lui-même : pas de refrain, pas de pause, un seul bloc. Les fins de vers retombent presque toutes sur le même son (« home », « cold », « smoked », « though », « bro »), ce qui donne une sorte de martèlement doux. Les images de famille, de la grand-mère sous perfusion ou du mauvais trip passent dans le flot, sans que la voix s'arrête dessus.
Une fin qui s'éteint sur un « uh »vers 36
Après le dernier vrai vers, le volume retombe et le fond musical change encore. Earl ne conclut pas : il lâche juste un « uh » et le morceau se retire. On a l'impression d'une page de carnet arrachée plutôt que d'une chanson bouclée ; c'est d'ailleurs, d'après lui, le premier titre enregistré pour l'album.
5 passages
Suivre le morceau ↓Une voix de professeur : le parler noir est une vraie langue
Avant qu'Earl ne rappe, on entend un extrait d'un enregistrement intitulé « The Dialect of Black Americans ». La voix dit que la façon de parler des Noirs américains mérite d'être reconnue comme un vrai dialecte. Placé là, c'est une clé : tout l'argot serré du couplet qui suit est une langue avec ses règles, pas du charabia.
Il est grand temps que le parler de la culture noire d'Amérique soit reconnu comme un véritable dialecte de l'anglais. C'est, dans tous les sens du terme...
It is surely time that the speech of the Black culture of America be recognized as a genuine dialect of English. It is in every sense of the word...
Extrait samplé d'un enregistrement pédagogique.
La phrase est coupée net, comme si Earl prenait la parole pour finir la démonstration lui-même.
Le basket, le trottoir, la police : rester calme et rentrer chez soi
Earl ouvre sur des images de basket : la passe, le relais, le jeu d'équipe. Puis on glisse vers la rue : tenir quand ça chauffe, garder les poings serrés, ne pas paniquer quand les flics arrivent, prendre l'argent et rentrer. Le rapprochement fait de la survie dans le quartier une sorte de match collectif, où l'on compte les victoires une par une.
Allen, l'afro bien peigné, la réponse à la relance
Allen with the picked 'fro, answer in the outlet
Allen Iverson, star de la NBA surnommée « The Answer » (« la Réponse »), d'où le jeu sur « answer ».
« Picked 'fro » : coiffure afro regonflée au peigne. « Outlet » est la première passe qui lance la contre-attaque, mais aussi la prise électrique, ce qui prépare « powered-up » deux vers plus loin.
J'envoie tout au panier en alley-oop
Alley-oopin' all the shit home
L'alley-oop : une passe en l'air qu'un coéquipier rattrape en plein saut pour marquer.
« Home » veut dire ici « au fond », dans le panier.
La maison chez les Crips et la grand-mère sous perfusion
Earl revient à son enfance à Los Angeles : un quartier à l'écart, tenu par un gang, où personne ne parle à la police. Puis l'image bascule d'un coup sur sa grand-mère à l'hôpital, et sur tout le gin qu'elle a bu dans sa vie. C'est le cœur triste du morceau, dit sans s'attarder, presque avec une blague amère.
J'habitais à l'écart, ouais
I lived out the way, ayy
« Out the way » : loin de tout, en retrait.
Ça veut aussi dire se tenir à carreau, ne pas se mêler des histoires.
Un palais là où vivent les Crips
Palace where the Crips stay
Les Crips : l'un des deux grands gangs de Los Angeles, rivaux des Bloods.
Earl a dit ailleurs que la maison de sa mère était entourée de Crips ; « palace » est sans doute ironique.
Le coup de fil de l'ami : on meurt puis on vit
Un ami appelle Earl pour lui dire qu'il peut compter sur lui. Suit un petit dialogue sur la façon dont ça marche : il faut d'abord s'effondrer pour revivre, le cœur lâche avant le corps. Earl ne demande qu'une chose, qu'on le rattrape quand il tombe, et il referme le moment sur une blague noire.
Mon pote m'appelle sur mon portable, il dit qu'il me soutient, sans condition
My doggy hit my cell, say he got me off the strength
« Doggy » : mon chien, c'est-à-dire mon pote.
« Off the strength » : par pure loyauté, à cause du lien entre eux, sans rien attendre en retour.
« Tu meurs et après tu vis, hein ? »
"You die and then you live, huh?"
L'idée d'une mort intérieure avant de renaître.
Les fans y voient un écho à un vers de Mac Miller sur un morceau d'Earl : « tu ne vivras pas tant que tu ne seras pas mort ».
Les autres passent, moi j'ai mis du temps à grandir
Earl se moque des rappeurs qui ne font que passer, avec une série de jeux sur l'essence et l'herbe. Puis il rappelle que tout finit en cendres, et termine sur lui-même : la brebis galeuse de la famille, la tête abîmée par un mauvais trip, le long chemin pour devenir adulte. Le dernier vers pèse lourd : on le traite de sauvage depuis toujours.
Je te l'avais dit, ces mecs passent comme la station Citgo
I told you, these niggas passin' like the Citgo
Citgo est une chaîne de stations-service : on passe devant sans s'arrêter.
Prononcé, le nom s'entend aussi « see it go », « regarde-le partir ». Ces rappeurs ne font que passer.
Nous, on fait tourner, tout le monde sait qu'on garde l'essence dans le joint roulé
We passin', niggas know we keep the gas inside the spliff roll
Deuxième sens de « passing » : faire tourner le joint.
« Gas » : l'essence, et en argot une herbe très forte. « Spliff » : joint qui mélange herbe et tabac.
Ce qui reste ouvert
Le texte est très elliptique : plusieurs lectures (la menace derrière les « côtes fumées », le sens exact de « stone », le début du vers 34, à qui renvoie « his » au vers 18) sont des interprétations probables, pas des certitudes.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗