
Dans le morceau
Earl Sweatshirt
Nowhere2go
Some Rap Songs · November 8, 2018
6 passagesProd. Darryl10k, Adé HakimGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Earl Sweatshirt revient après presque quatre ans de silence et dit les choses sans détour : il a passé la majeure partie de sa vie déprimé, à penser à la mort. Il raconte comment il s'est reconstruit, avec un nouveau cercle d'amis, de la méfiance envers les faux, et une célébrité qui ne l'a jamais consolé. Le texte est court et direct ; sa force tient à cette franchise posée sur un débit presque chantonné, et à la fin qui se casse avant de dire le titre.
À savoir avant. Earl a été révélé adolescent à Los Angeles avec le collectif Odd Future, et on a vite fait de lui un prodige. En 2018, l'année de l'album, son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, meurt, et Earl annule une tournée pour dépression et anxiété. Les noms cités dans le couplet sont ceux de ses nouveaux amis, de jeunes rappeurs et producteurs new-yorkais.
À l’écoute
Un rythme qui se dérobevers 7
Dès que le couplet démarre vraiment, la pulsation régulière disparaît alors que les basses restent lourdes : on ne sait plus où poser le pied. C'est pile le moment où Earl dit qu'il doit faire attention où il marche, puis qu'il a passé sa vie déprimé.
Le rythme se remet droitvers 20
Vers la moitié du morceau, le battement redevient net (autour de 129 à la minute). Earl vient de dire « essayons autrement » et il lève son verre : on peut y entendre le morceau qui retrouve l'équilibre en même temps que lui.
Une production signée de ses nouveaux amisvers 16
L'instrumentale est créditée à Darryl10k et Adé Hakim ; ce dernier s'appelait avant Sixpress, et la notice le rattache au collectif new-yorkais sLUms. Earl cite justement « Six-press » dans le couplet : la musique est faite par les gens dont il dit qu'ils l'entourent désormais.
Un sample de R&B
Les crédits indiquent un emprunt à « Baby Do Those Things » de Dave Hollister, un chanteur de R&B. Je ne peux pas te dire avec certitude quel passage est repris ni comment il est traité ; retiens que la matière de départ est une chanson d'amour, sous un texte qui parle de dépression.
Les échos de sa propre voixvers 25
Entre parenthèses, Earl répète ses fins de phrase (« next », « hope, hope », « close by »). Ça fait comme quelqu'un qui se parle à lui-même, et le mot « espoir » répété juste après avoir dit qu'il n'en avait pas reste dans l'oreille.
Une fin qui ne finit pasvers 40
Earl commence trois fois la phrase du titre, « […] », sans jamais la terminer. Puis le rythme se défait de nouveau et il ne reste que quelques « yeah » et un fredonnement : le morceau s'arrête au bout d'à peine deux minutes, sans conclusion.
6 passages
Suivre le morceau ↓Il reprend, par bribes
Des bouts de phrases, des faux départs, comme quelqu'un qui cherche son entrée au micro. On entend déjà des morceaux de vers qui reviendront plus loin. Une seule info claire : on s'y remet.
On s'y remet
We back to it
Premier morceau qu'il sort après des années d'absence : le retour est annoncé en trois mots.
Tu piges ? (Je peux pas —)
You dig? (I cannot—)
« You dig? » : vieille expression d'argot pour « tu saisis ? ».
Le « je peux pas » annonce le vers 18.
L'aveu : une vie passée déprimé
Il regarde les gens déraper autour de lui et en tire une règle de prudence. Puis il lâche l'aveu central du morceau, sans image ni détour : la dépression, l'obsession de la mort. Il s'est réinventé, mais il a d'abord fallu qu'il se trouve.
Chaque mec qui part en vrille autour de moi, ça me rappelle
Every nigga that's trippin' around me, serve as reminder that
« Trippin' » veut dire péter un câble, faire n'importe quoi, mais aussi trébucher.
C'est ce deuxième sens qui prépare le vers suivant.
Que je dois regarder où je mets les pieds
I gotta watch my step
Suite du jeu de mots : les autres trébuchent, lui surveille ses pas.
Des fans y entendent aussi la drogue, « tripper » se disant pareil.
Seul d'abord, puis un nouveau cercle
Il passe de la solitude à une petite bande qu'il nomme. Ces prénoms sont le cœur du passage : ce sont eux qui l'ont aidé à remonter. Les autres, il n'a plus de temps pour eux.
Je trouvais pas un seul ami, j'ai dû compter sur ma tête (Compter sur ma tête)
I couldn't find a friend, had to rely on my wits (Rely on my wits)
« Wits » : la jugeote, la débrouille.
Je traîne avec Mike et Med (Mike, Med)
I be with Mike and Med (Mike, Med)
Mike est très probablement le rappeur new-yorkais MIKE, proche d'Earl.
Med est sans doute Medhane, autre rappeur de ce cercle : c'est une déduction, le texte ne donne que les prénoms.
On a fait de lui un héros, ça ne l'a pas sauvé
Il change de ton et s'adresse à son public. Il voulait juste une ville à représenter ; on lui a donné une côte entière et une cape de super-héros. Rien de tout ça ne lui a rendu l'espoir. Ce qui tient, c'est une nouvelle façon d'encaisser, la mémoire, et une forme de gratitude.
Frérot, tu sais que si t'es avec moi, on rentre à la maison (À la maison)
Brodie, you know if you with me we homebound (Homebound)
« Brodie » : façon affectueuse de dire « frère ».
« Homebound » veut dire en route vers chez soi, mais aussi cloué à la maison ; les deux collent à un rappeur connu pour ne pas sortir.
J'ai besoin d'une ville à tenir (À tenir)
I need a city to hold down (Hold down)
« Hold down » : représenter et défendre un endroit, en être le pilier.
Les profiteurs, les faux, et la phrase qui ne se finit pas
Il ferme la porte à ceux qui veulent profiter de son nom et ne partage qu'avec les siens. Puis vient l'image la plus dure du morceau, la corde de pendu en or. Il finit sur les hypocrites qui jouent double jeu, et sa voix se coupe trois fois avant de dire « nulle part où aller » : le titre n'est jamais prononcé en entier.
Si t'es nul, fauché, et que t'attends qu'on te valide
If you lame and you broke and you waiting for co-sign
Le « co-sign » : quand un rappeur connu soutient publiquement un inconnu, ce qui peut lancer une carrière.
Earl ne veut plus prêter son nom.
Mon assiette, je la prends à emporter
I'll take a plate to go
Il prend sa part et s'en va, sans s'attarder à table avec ces gens.
Ça s'éteint
Plus de mots, juste des marmonnements. Le morceau s'arrête sans conclure.
Ce qui reste ouvert
L'identité exacte de plusieurs personnes citées par leur prénom (Med, Sage, Glen) et le destinataire du vers 17 restent des suppositions.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗