
Dans le morceau
Earl Sweatshirt
Ontheway!
Some Rap Songs · November 30, 2018
5 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Earl Sweatshirt fait le point sur lui-même en moins de deux minutes : humeur instable, argent pris au sérieux, vieilles blessures qu'il a trop grattées, cercle d'amis réduit. Le texte avance par petites images collées, sans histoire suivie, et se termine sur une vision sombre : un visage noir aux infos, des nuages gris, et une vérité qui arrive. C'est court et dense ; la force vient autant de la boucle soul hachée et du ton fatigué que des mots.
À savoir avant. L'album sort quelques mois après la mort de son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, et Earl y parle beaucoup de dépression et de sa mère. Gio Escobar, du collectif new-yorkais Standing on the Corner, reprend les derniers vers à la fin.
À l’écoute
Une boucle de soul, sans batterievers 6
Earl a produit le morceau lui-même, sous son pseudo randomblackdude. Il prend un tout petit bout de « Trust In Me Baby » des Soul Superiors, un groupe de Detroit (1970), et le fait tourner en rond. Aucune batterie ne marque le temps pendant tout le couplet : on a l'impression de flotter, un peu comme l'humeur instable dont il parle dès le début.
Une intro qui cherche son entréevers 1
Pendant treize secondes, Earl ne rappe pas vraiment : des « yo », des « uh », des « yeah », comme quelqu'un qui tâte le terrain avant de se lancer. Les basses sont déjà lourdes dessous. Ça donne un côté pris sur le vif, pas apprêté.
La voix d'Earl sert de rythmevers 8
Comme rien ne bat la mesure, c'est son débit qui tient le morceau debout. Écoute les sons qui reviennent sans arrêt (« cash », « ass », « flash », « bags », « trash », « past ») : ces rimes rapprochées font office de percussion.
Gio Escobar reprend la dernière imagevers 30
Le rappeur du collectif new-yorkais Standing on the Corner répète les trois derniers vers d'Earl : le visage sombre aux infos, les nuages gris, la vérité en route. Répétée par une autre voix, l'image devient une sorte de refrain qui reste en tête, et la phrase s'arrête en plein milieu.
Vingt secondes d'instrumental pour finir
Une fois les voix parties, la musique continue seule. Les basses redeviennent lourdes et une pulsation discrète apparaît enfin, alors qu'il n'y en avait pas jusque-là. Les crédits indiquent une basse jouée par Shamel et Gio Escobar : c'est sans doute là qu'on l'entend le mieux.
5 passages
Suivre le morceau ↓Il se chauffe la voix
Earl interpelle ses potes et cherche son entrée dans la boucle. Rien à comprendre ici, c'est de la mise en route.
Humeur changeante, mais on ne plaisante pas avec lui
Il commence par avouer que son moral fait le yoyo et qu'il cherche ce qui serait bon pour lui. Puis le ton se durcit : l'argent, c'est sérieux, et ceux qui le cherchent peuvent perdre leur tranquillité d'un coup. Il ajoute qu'il ne prévoit pas ce qu'il va dire : il ne range pas ses styles dans des cases, il vit dedans.
Mon humeur fait vraiment le yoyo, je parcours ça comme le ferait un gars du coin
My mood really swinging, I peruse like a native would do
« Mood swings », ce sont les sautes d'humeur.
« Native » : quelqu'un du pays, qui connaît le terrain. Il se promène dans ses propres pensées comme un habitué ; la phrase continue au vers suivant.
On joue pas avec ce fric, va jouer avec toi-même
No games with this cash, go play with yourself
« Go play with yourself » veut dire « va te branler ».
Il joue sur « games » (jeux) et « play » (jouer) : pas de jeu avec l'argent, va t'amuser tout seul.
Le passé, la mère, et la plaie qu'il a grattée
Il retourne en arrière, avec de l'alcool et des pages écrites. Sa mère lui disait de ne pas toucher à ses croûtes ; il l'a fait quand même, et il comprend maintenant pourquoi il saigne. Derrière, un appel à l'aide discret : il a besoin de quelqu'un, il garde peu de gens près de lui, il se calmait au sirop, et ça fait longtemps que les comptes ne sont pas bons.
Du porto et des pages de ce qui est passé
Port wine and pages of pass
Vers flou.
« Pass » peut être « past » (le passé) avalé, ou des « laissez-passer ». L'image qui reste : il boit du vin doux en relisant de vieux écrits.
Maman dit : touche pas à ces croûtes
Momma say don't play with them scabs
Au sens propre, les croûtes d'une plaie qu'un enfant gratte.
Au sens figuré : ne rouvre pas tes vieilles blessures.
Qui tient quoi, et ce qui arrive
Earl passe à des formules presque politiques : la richesse vient du travail, et c'est le petit passant qui tient la ceinture, pas l'inverse. Il glisse un jeu de mots sur le jus et le Wu-Tang, puis termine sur trois images sèches : un visage noir au journal télé, des nuages gris qui avancent, la vérité en route. Mises ensemble, elles donnent une impression de menace qui approche.
La richesse, c'est le fruit du travail
The wealth be the labor’s fruit
Reprise de l'expression « the fruits of one's labor ».
Des fans y lisent une idée marxiste : la richesse appartient à ceux qui la produisent.
C'est le passant qui tient la ceinture, les vrais l'ont senti
The loop hold up the belt, G's felt
« Loop » est le passant du pantalon : la petite pièce invisible soutient ce qu'on voit.
C'est aussi la « boucle » musicale, sur laquelle tout son album repose. « G's » : les gars de la rue, ou les billets de mille ; « felt » (senti) peut aussi s'entendre « feutre ».
Gio Escobar répète la vision
L'invité reprend les trois dernières images, Earl lui fait écho derrière. La dernière phrase reste coupée, comme si ce qui arrive n'avait pas encore de nom.
Ce qui reste ouvert
Plusieurs vers restent ouverts (« pages of pass », la 12e rue, « G's felt ») : les lectures données sont les plus probables, pas des certitudes.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗