
Dans le morceau
Earl Sweatshirt
Peanut
Some Rap Songs · November 30, 2018
4 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Earl Sweatshirt raconte, par bribes, l'enterrement de son père en Afrique du Sud : le voyage, le choix de la tombe, le sentiment de ne pas être à sa place, la dépression qui ne passe pas. C'est un texte très court et volontairement cassé, comme des pensées qui sortent en vrac sous le choc. La force du morceau vient autant de ce flou, voix pâteuse et son abîmé, que des mots eux-mêmes.
À savoir avant. Le père d'Earl, Keorapetse Kgositsile, était un grand poète sud-africain ; il est mort en janvier 2018, alors que père et fils se connaissaient mal et commençaient à peine à se rapprocher. Earl a enregistré ce morceau juste après. « Uncle Hugh », à la fin, c'est le trompettiste de jazz Hugh Masekela, ami proche du père, mort quelques semaines plus tard.
À l’écoute
Aucune batterie pour marquer le tempsvers 1
Du début à la fin, rien ne bat la mesure de façon régulière : tu n'as pas de pied sur lequel taper. Avec les basses lourdes qui ne lâchent jamais, on a l'impression d'avancer dans un brouillard épais, ce qui colle à un texte écrit sous le choc de la mort de son père.
Une production signée Earl lui-même
randomblackdude, c'est le nom qu'Earl prend quand il produit. Personne ne s'est interposé entre lui et ce son : ce qu'il raconte de son deuil, il l'a aussi mis en musique tout seul.
Les « ayy » en fin de phrasevers 2
Ce petit mot revient sans arrêt au début, comme un tic. Faute de batterie, c'est lui qui sert de repère et qui découpe les phrases ; on peut y entendre quelqu'un qui cherche son élan avant d'oser dire les choses graves.
Le « ayy » disparaît quand il parle de la tombevers 10
À partir de là, le texte lâche presque complètement ce tic et les phrases s'allongent, toutes terminées sur le même son. Le ton devient plus nu : il choisit la tombe de son père, et plus rien ne vient alléger la phrase.
Un morceau très court qui s'arrête netvers 18
Une minute quatorze, un seul couplet, pas de refrain. Les derniers mots, « My Uncle Hugh », restent en suspens : ils annoncent le morceau suivant, « Riot! », qui, d'après la documentation, reprend la musique de Hugh Masekela, ami de son père.
4 passages
Suivre le morceau ↓Départ pour l'Afrique du Sud
Earl annonce qu'il arrive. Il parle à la famille restée là-bas, qu'il connaît peu. Tout est dit en trois mots, sans préciser pourquoi il vient : on le comprend après.
Ayy, mon neveu en Afrique du Sud, ayy
Ayy, nephew in SA, ayy
« SA » = South Africa, le pays de son père, où il est mort et enterré.
Le « neveu » est sans doute un membre de la famille sud-africaine ; « nephew » sert aussi parfois à dire « petit gars » en argot.
Il se rabaisse, puis il mord
Earl se parle à lui-même en disant « tu ». Sa famille l'a vu sur scène et n'a pas été impressionnée ; il pensait décoller, il est cuit. Puis il se redresse d'un coup avec deux vers agressifs, lancés aux autres, comme un réflexe de défense. Il est défoncé, en survêtement.
La famille t'a vu sur scène, elle est repartie pas épatée
Family saw you on the stage, left it not amazed
Petit jeu à l'oreille : « stage, left » s'entend aussi « stage left », « côté gauche de la scène », comme une sortie de théâtre.
L'enterrement du père
Le cœur du morceau. Earl dit que sa dépression n'est pas une passade, puis il se retrouve à choisir la tombe d'un père qu'il connaissait à peine, au milieu d'une famille presque étrangère. Il essaie de prendre le soleil, de boire une bière : tout a un goût amer. Le père est enterré dans les temps, et lui reste sonné.
J'avance à vif dans la douleur, la dépression, c'est pas une phase, ayy
Fleshin' through the pain, depression, this is not a phase, ayy
« Fleshin' » est un mot inhabituel, tiré de « flesh », la chair : l'idée est de traverser la douleur avec son corps, à nu.
« C'est pas une phase » répond à ce qu'on dit aux ados tristes.
Loin de tout, avec le visage du père
Earl décroche : il est hors d'atteinte, à des millions de kilomètres. Quelques fanfaronnades reviennent, sans conviction. Puis l'image finale : il a le visage de son père et il n'a pas peur. Le morceau s'arrête sur le nom de l'oncle Hugh, qui annonce le titre suivant de l'album, construit sur sa musique.
Mon oncle Hugh
My Uncle Hugh
Hugh Masekela, trompettiste sud-africain très célèbre, ami de jeunesse du père d'Earl, mort le 23 janvier 2018.
Le morceau suivant, « Riot! », reprend un de ses enregistrements.
Ce qui reste ouvert
Plusieurs vers (5, 9, 17) sont elliptiques au point de rester ouverts : les lectures proposées sont des interprétations, pas des certitudes.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗