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Dans le morceau

Earl Sweatshirt

Playing Possum

Some Rap Songs · November 30, 2018

3 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Earl Sweatshirt ne rappe pas un mot ici. Il colle deux enregistrements : sa mère qui remercie ses proches au début d'une conférence, et son père, poète sud-africain, qui lit un poème sur les enfants déracinés. Le morceau est un dialogue fabriqué entre deux parents séparés, et sa force vient de ce montage, pas d'un texte écrit par Earl.

À savoir avant. La mère d'Earl, Cheryl Harris, est professeure de droit à UCLA ; son père, Keorapetse Kgositsile, grand poète sud-africain qui a connu l'exil, a quitté la famille quand Earl était enfant et il est mort en janvier 2018, avant d'avoir entendu l'album. Thebe est le vrai prénom d'Earl. Le titre, « faire l'opossum », veut dire faire le mort : Earl se tait et laisse parler ses parents. Dans les paroles, les parenthèses sont la voix du père, le reste celle de la mère.

À l’écoute

Earl ne rappe pas

Sur tout le morceau, on n'entend que deux voix parlées : sa mère, Cheryl Harris, qui remercie ses proches au début d'une conférence, et son père, le poète Keorapetse Kgositsile, qui lit son poème « Anguish Longer Than Sorrow ». Earl, crédité à la production sous le nom randomblackdude, se tait et les laisse parler : c'est le sens du titre, « faire le mort ».

Deux voix qui se croisentvers 4

Les mots du père (entre parenthèses dans les paroles) viennent se glisser entre les phrases de la mère, comme s'ils se répondaient. Earl a dit à NPR qu'il voulait justement les mettre en conversation l'un avec l'autre. Les deux enregistrements viennent d'endroits différents, et c'est lui qui fabrique ce dialogue.

« […] »vers 7

La mère prononce le vrai prénom d'Earl, et juste après le père lâche le mot « home », la maison. À l'oreille, les deux parents se retrouvent sur lui en quelques secondes : c'est le cœur du morceau.

Aucune batterie

Rien ne marque le temps du début à la fin : pas de rythme sur lequel hocher la tête, juste une boucle qui tourne sous les voix. On écoute ça comme un vieil enregistrement de famille plus que comme un morceau de rap.

Les basses s'alourdissent, puis tout se retirevers 18

Vers 0:56, quand le père prend la parole plus longuement, le fond devient plus lourd, plus grave. Puis à 1:23 les basses s'en vont, le volume retombe et la boucle change. D'après l'ordre des paroles, c'est là que tombe la dernière phrase du père : « avoir un foyer n'est pas une faveur ».

Vers 1 à 10

La mère remercie, le père demande ce que veut dire « chez soi »

La mère ouvre un discours public par des remerciements : ses maîtres, sa famille, sa compagne, puis son fils. Par-dessus, la voix du père glisse des bouts de poème : pour certains enfants, un mot comme « maison » ne peut rien vouloir dire. Le collage fait mal : au moment où la mère dit sa tendresse pour Thebe, le père, celui qui est parti, parle d'enfants sans foyer.

À mes mentors et à mes compagnons de lutte

To my mentors and comrades in arms

« Comrades in arms », c'est littéralement « frères d'armes ».

Cheryl Harris est une juriste engagée pour les droits civiques : ses armes, ce sont le droit et le militantisme.

(Est-ce que tu les vois, maintenant ?)

(Can you see them now?)

Voix du père.

Dans le poème, il parle des enfants déracinés. Placée ici, la question semble aussi viser la famille que la mère vient de nommer.

Vers 11 à 17

La famille d'un côté, les mots de l'exil de l'autre

La mère énumère : frères, nièce, neveux, sœurs, amis. À chaque nom, le père répond par un mot dur : déplacé, frontière, réfugié. Elle décrit une famille serrée qui lui pardonne ses absences ; lui parle de gens arrachés à leur terre, ce qu'il a vécu comme exilé sud-africain. Deux façons d'être loin des siens se regardent.

Merci à mes frères (Mais déplacés)

Thank you to my brothers (But displaced)

Le père continue : « maison » ne veut rien dire pour ces enfants, mais « déplacé », « frontière », « réfugié », oui.

Ce sont les mots qu'ils connaissent.

Tout mon réseau familial (Pense à)

My whole family network (Consider)

« Consider » ouvre la phrase suivante du père : « pense à », « mesure bien ».

Vers 18 à 24

Le dernier mot du père : un chez-soi n'est pas une faveur

Le père prend presque toute la place : il parle des souvenirs effrayants qui tuent l'espoir dans l'œuf, puis il dit qu'il va emprunter la voix de quelqu'un qui se souvient pour lâcher sa phrase. La mère conclut ses remerciements d'un clin d'œil complice. Et le père termine : avoir un chez-soi est un droit. Dite par l'homme qui a laissé le foyer d'Earl, la phrase pèse double.

(Pense aux souvenirs vertigineux qui terrifient et font avorter

(Consider what staggering memories frighten and abort

« Abort », c'est avorter : l'espoir est tué avant de naître.

(« Avoir un chez-soi n'est pas une faveur »)

("To have a home is not a favor")

Dans le poème, c'est politique : personne n'a à remercier d'avoir un toit et un pays, c'est un droit.

Dans la bouche d'un père absent, on peut aussi y entendre un aveu : ce foyer était dû à son fils.

Ce qui reste ouvert

Le texte du père est découpé par le montage : le lien entre ses fragments (vers 4 à 16) est reconstitué d'après le poème « Anguish Longer Than Sorrow », et les lectures familiales de ses vers sont des déductions, pas des propos d'Earl.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗