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Dans le morceau

Earl Sweatshirt

Red Water

Some Rap Songs · November 30, 2018

4 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Un seul couplet de huit lignes, répété quatre fois en boucle. Earl y parle de son père mort quelques mois plus tôt, du poids qu'il portait, et d'un état de somnambule où il avançait sans rien voir. Le texte est court et dense, mais la force du morceau tient surtout à la répétition : on a l'impression d'une pensée qui tourne en rond dans la tête de quelqu'un en deuil.

À savoir avant. Le père d'Earl, Keorapetse Kgositsile, était un grand poète sud-africain, absent pendant presque toute l'enfance de son fils ; il est mort en janvier 2018, l'année de l'album. Le nom Kgositsile contient le mot « roi » (les fans le traduisent par « le roi est arrivé »), ce qui éclaire le premier vers. Le morceau précédent sur l'album parlait déjà de saigner sans s'en rendre compte et de rêve dont on ne veut pas sortir.

À l’écoute

Le même couplet, quatre fois de suitevers 11

Earl dit huit lignes, puis les redit à l'identique, encore et encore, jusqu'à la fin. À force, on n'écoute plus une histoire : on entend une pensée qui tourne en rond, comme un mauvais rêve qui revient, et le sang et le père reviennent à chaque tour.

Pas de batterie qui marque le tempsvers 8

Du début à la fin, aucun rythme régulier ne tient le morceau : il y a des basses, mais rien sur quoi taper du pied. La voix flotte, sans appui, ce qui colle à l'image de celui qui coule et qui marche en dormant.

Une entrée presque en sourdine

Les douze premières secondes sont très basses, puis le son monte d'un coup à plein volume et n'en bouge plus. On a l'impression d'entrer dans une pièce où la boucle tournait déjà.

Earl se sample lui-même

Il a produit le morceau sous son pseudo randomblackdude, et l'instrumentale reprend « solace », une pièce très intime qu'il avait sortie en 2015. Il revient donc sur sa propre musique d'une période sombre pour parler de son père, mort début 2018 : même la matière sonore est un souvenir.

Un morceau très court, sans refrainvers 5

1 minute 46, un seul bloc, pas d'invité, pas de fin marquée. Ça ressemble plus à un interlude qu'à une chanson, et ça applique à la lettre ce qu'il dit : « faut que je fasse court ».

Vers 1 à 10

Le couplet : roi par le nom, mais en train de couler

Earl pose tout en huit lignes. Il sait d'où il vient (une lignée, un nom de roi), mais il portait un poids qui le faisait couler et il ne savait pas qu'il avait le droit de partir. Puis viennent les images collées : une arme épaulée face à quelqu'un qui ment, du sang dans l'eau, du sang sur le père, des rêves oubliés. Ensemble, elles montrent un homme de 23 ans qui traverse le deuil comme un somnambule, en gardant cachées les bonnes choses qu'il a.

Ouais, je sais que je suis un roi

Yeah, I know I'm a king

Ce n'est pas que de la frime : son nom de famille, Kgositsile, contient le mot « roi » en tswana.

Il parle de son héritage.

Faut que je fasse court

Gotta keep it brief

C'est aussi la règle de l'album : des morceaux très courts, rien de trop.

Et peut-être l'image des échanges brefs qu'il avait avec son père.

Vers 11 à 19

Deuxième tour : la même pensée revient

Le couplet repart à l'identique, les deux premiers vers soudés en un seul. Rien de nouveau dans les mots : c'est la boucle qui parle. La pensée ne lâche pas, comme quand on rumine.

Vers 20 à 28

Troisième tour : les mots deviennent une litanie

À force de revenir, les phrases perdent leur côté récit et ressemblent à une prière ou à une formule qu'on se répète. « Faut que je fasse court » prend un goût ironique : il fait court, mais il n'arrive pas à s'arrêter.

Vers 29 à 37

Dernier tour : aucune sortie

Quatrième passage, toujours mot pour mot. Le morceau ne conclut pas, il s'arrête simplement. Celui qui « ne savait pas qu'il pouvait partir » reste enfermé dans sa boucle jusqu'au bout.

Ce qui reste ouvert

Earl ne dit jamais à qui s'adresse « je te vois mentir » ni ce que désigne exactement le sang sur le père : les lectures données ici (le père, le deuil, le Glock, Magic Johnson) restent des interprétations.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗