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Dans le morceau

Earl Sweatshirt

Shattered Dreams

Some Rap Songs · November 30, 2018

4 passagesProd. randomblackdudeGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Earl Sweatshirt ouvre son album en disant qu'il allait mal sans s'en rendre compte : il saignait, il coulait, et personne ne l'a prévenu. Il parle de dépression, d'herbe fumée pour tenir, de colère rentrée, par petites images collées les unes aux autres. Le texte est court et volontairement flou ; sa force vient autant de la boucle hypnotique et de la voix fatiguée que des mots.

À savoir avant. Earl revient après presque quatre ans de silence, une période sombre marquée par la mort de son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile. Le tout premier vers, « des mots imprécis », est un extrait de voix de l'écrivain James Baldwin : il annonce que les mots ne suffiront pas à dire ce qu'il a traversé.

À l’écoute

Une boucle de vieille soul, signée Earl lui-même

Le producteur crédité, randomblackdude, c'est Earl sous un autre nom. Il bâtit tout le morceau sur un extrait de « Shattered Dreams » des Endeavors, un groupe de soul, qui tourne en rond sans jamais se résoudre : on a l'impression d'un rêve dont on ne sort pas, exactement ce que dit le refrain.

Les basses qui arrivent d'un coupvers 5

Les quatre premiers vers flottent presque sans grave, puis les basses tombent ici et le morceau prend tout son poids. Le texte bascule au même moment vers le repli sur soi, puis vers le sang et le plafond troué : la légèreté du début n'a duré que quelques secondes.

Le rythme qui se dérobe au milieu du coupletvers 16

À partir d'ici, plus rien ne marque clairement le temps pendant près de quarante-cinq secondes : la boucle continue mais on perd le sol sous les pieds. Earl rappe quand même, d'un seul bloc, et c'est sa voix qui sert de repère. Quand il parle plus loin de marcher dans la boue et de trous dans le bateau, on est déjà dedans.

Le retour du refrain, comme un recommencementvers 34

Les basses se retirent au premier vers du refrain, puis reviennent quatre vers plus loin, exactement comme au début du morceau. On refait le même trajet à l'identique : la boucle n'est pas que dans le sample, elle est dans la forme même du titre.

« Dream » : la voix du disque d'origine a le dernier motvers 43

Selon l'annotation Genius, ces deux « Dream » viennent du sample lui-même, pas d'Earl. Après lui avoir demandé de ne pas le réveiller, c'est la vieille chanson qui répond et referme le morceau, qui ne dure que deux minutes vingt.

Vers 1 à 9

Refrain : je saignais et personne ne m'a rien dit

Une voix samplée prévient : les mots seront approximatifs. Puis Earl enchaîne des images brèves : on fume pour souffler, on porte un masque, on tient les gens à distance. Tout bascule sur les deux derniers vers : il était blessé sans le savoir, et il demande qu'on ne le réveille pas, comme si le rêve valait mieux que la réalité.

Des mots imprécis

Imprecise words

Ce n'est pas Earl qui parle : c'est un extrait d'une conférence de l'écrivain noir américain James Baldwin, d'après Genius.

Façon de dire d'entrée que les mots ne seront pas à la hauteur de ce qu'il ressent.

Pourquoi personne m'a dit que je saignais ?

Why ain't nobody tell me I was bleedin'?

Vers 10 à 21

Il coulait sans le savoir

Earl salue ceux qui vivent dans la même crasse que lui et que personne ne cherche à nettoyer. Il répète le reproche du refrain : personne ne lui a dit qu'il sombrait, ni qu'il avait le droit de partir. Puis il se redresse un peu : lui et les siens ouvrent des portes, construisent, et les copieurs peuvent arrêter de forcer.

J'ai dit salut à ceux qui boivent de l'eau sale comme moi

I said peace to my dirty water drinkers

« Peace » sert à dire bonjour ou au revoir.

L'eau sale : ceux qui vivent avec peu, ou qui avalent des choses mauvaises pour eux. Certains y entendent aussi le « dirty Sprite », soda mélangé au sirop pour la toux.

Pourquoi personne m'a dit que je coulais ?

Why ain't nobody tell me I was sinkin'?

Vers 22 à 33

Parler ou sauter, et rester dans la boue

Earl lance un défi, puis rend hommage à ceux qui sont partis de rien. Il se montre seul en plein été, le visage trempé, hostile aux juges comme aux flics. La fin invite l'auditeur à venir patauger avec lui dans la boue, et se ferme sur un bateau percé dont personne ne s'est plaint.

Tu vas coasser ou tu vas sauter ?

Is you gon’ ribbit or will you jump?

Jeu sur une expression américaine : « tu te sens grenouille ? alors saute », qui veut dire « si tu veux te battre, vas-y ».

« Ribbit » est le cri de la grenouille : tu parles ou tu agis ?

Qu'on trouve d'autres médailles pour les gagnants-nés sortis des ordures

Get some more ribbons for the born winners from the junk

« Ribbons » : les rubans qu'on remet aux vainqueurs.

Le mot fait écho à « ribbit » juste avant. Il réclame de la reconnaissance pour ceux qui viennent d'en bas.

Vers 34 à 44

Refrain et rêve qui tourne en boucle

Le refrain revient à l'identique. Après ce qu'on vient d'entendre, « pourquoi personne m'a dit que je saignais » pèse plus lourd. Le morceau s'éteint sur le mot « rêve », répété par le vieux disque de soul qui sert de boucle.

Rêve

Dream

Voix du sample : « Shattered Dreams » du groupe de soul The Endeavors, qui donne son titre au morceau.

Ce qui reste ouvert

Le texte est volontairement elliptique : plusieurs vers (2, 3, 7, 20, 27, 33) admettent plusieurs lectures, et celles proposées ici sont des interprétations, pas des certitudes.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗