
Dans le morceau
Earl Sweatshirt
The Bends
Some Rap Songs · November 30, 2018
4 passagesProd. Navy BlueGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Earl regarde le chemin parcouru avec ses amis : ils étaient des gamins fauchés, ils ont maintenant de l'argent et du pouvoir, et ils ont tenu sans craquer. Mais sous la vantardise passent le deuil, la famille qu'on a négligée et l'envie de rester en fuite, loin du troupeau. Le texte est court, haché, fait d'images collées : sa force tient autant au flot continu d'Earl sur la boucle qu'au sens de chaque phrase.
À savoir avant. L'album sort quelques mois après la mort du père d'Earl, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, avec qui il était brouillé : le deuil et la famille traversent tout le disque. « The bends », c'est le nom anglais de l'accident de décompression du plongeur qui remonte trop vite ; Earl joue sur ce mot et sur « bend », plier.
À l’écoute
Pas de batterie qui marque le tempsvers 1
Du début à la fin, aucun rythme régulier ne se détache : le morceau flotte, porté par des basses lourdes. Tu as l'impression d'un souvenir qui tourne en rond plutôt que d'un beat qui avance, et ça colle à un texte qui regarde en arrière.
Le sample de Linda Cliffordvers 11
L'instrumentale est bâtie sur « After Loving You », une chanson de Linda Clifford. Ce morceau d'amour ancien, repris en boucle, donne une chaleur un peu nostalgique à des paroles qui parlent des proches, de la famille et d'une photo restée sur la cheminée.
Navy Blue à la productionvers 2
C'est Navy Blue (Sage Elsesser, skateur et proche d'Earl) qui signe l'instrumentale, l'une des deux qu'il a faites pour l'album. On reste donc entre amis, ce qui va bien avec le « on n'a que nous » du début.
Le refrain-mantra qui revientvers 10
« Bend, we don't break » ouvre le morceau puis revient deux fois, sans vrai refrain chanté autour. Comme il n'y a qu'un seul couplet, c'est cette phrase qui sert de repère : à chaque retour, elle relance le texte comme une devise qu'on se répète.
Un morceau très court, d'un seul blocvers 28
1 minute 36, un couplet, aucune rupture : le volume et les basses ne bougent pas. Earl finit de parler au vers 28 et la boucle continue seule une vingtaine de secondes, comme si la pensée restait en suspens.
4 passages
Suivre le morceau ↓On plie, on ne casse pas : le clan aux commandes
Earl pose sa devise : son groupe encaisse mais ne se brise pas, et ne compte que sur lui-même. Il enchaîne des images de fuite (changer de voiture, quitter l'État) et de pouvoir (le marionnettiste, le propriétaire). Au milieu, un conseil sincère glissé à un ami : va voir ta famille. Puis le rappel d'où ils viennent : des collégiens en fringues bon marché.
On plie, on ne casse pas, on n'est pas la banque
Bend, we don't break, we not the bank
Jeu sur « break the bank », faire sauter la banque : eux ne sautent pas.
« Bend » renvoie aussi au titre, « the bends », l'accident de décompression de celui qui remonte trop vite, comme une réussite trop rapide.
On n'a que nous
We all we got
Formule courante dans les quartiers noirs américains : on ne peut compter que sur les siens.
Un visage sur la cheminée, puis l'argent arraché
Le refrain revient, et d'un coup Earl parle à un absent : il garde son visage en tête, sa photo est toujours là. Il ne dit pas qui c'est ; avec le contexte de l'album, on pense à son père. Puis il repart aussitôt sur l'argent, décrit comme une rançon qu'on a obtenue par la force. Le deuil et la fanfaronnade sont collés sans transition, comme s'il changeait vite de sujet.
C'est du sérieux quand tu scelles tes lettres à la cire
It's real when you seal up letters with wax
Le cachet de cire prouvait qu'une lettre était authentique.
Mais « wax » désigne aussi le vinyle en argot : mettre ses mots (« letters », lettres) sur disque, c'est ce qui les rend vrais.
Du Mike WiLL tout craché, on a fait les gorilles, ils ont vraiment lâché la rançon
Mike WiLLy shit, we went gorilla, they really gave up the ransom
Mike WiLL Made-It est un producteur d'Atlanta ; son album s'appelle « Ransom » (rançon), d'où le lien.
« Go gorilla » = y aller en brute. Earl écrit « WiLLy » pour la rime avec « really » et « silly ».
Le cœur blessé, l'argent d'abord
Earl évoque un cœur déchiré autrefois, puis énonce sa règle : l'argent passe avant tout, avant une fille, avant que ça tourne mal. Il la dit deux fois, presque avec les mêmes mots, comme une phrase qu'on se répète en boucle. Le passage se termine sur un appel à la sagesse : appeler Mos Def.
J'ai vu ton cœur à vif, déchiré une fois dans le passé
Seen your heart sore, got torn up in the past once
On ne sait pas à qui il parle : le même « tu » que la photo, ou lui-même.
Rester en cavale, garder la foi
Dernier retour de la devise, puis des consignes aux siens : aux femmes de se protéger, aux frères de tenir bon. La chute oppose les autres, des moutons parqués, à son groupe toujours en fuite. Et un dernier mot sec : tout ça a un prix.
Je dis à mes reines : « Gardez une bombe lacrymo »
Tell my queens, "Keep mace"
« Mace » est une marque de spray de défense.
Ça sonne aussi comme Ma$e, rappeur star des années 90 devenu pasteur, ce qui prépare le « garde la foi » du vers suivant.
Ce qui reste ouvert
Earl ne nomme jamais la personne de la photo : y voir son père est une lecture appuyée sur le contexte de l'album, pas une certitude ; les vers 20 et 21 restent d'un sens discuté.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗