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Dans le morceau

Earl Sweatshirt

The Mint

Some Rap Songs · November 20, 2018

6 passagesProd. Black Noi$eGenius ↗

Le morceau en quelques mots

Deux amis font le point après une période noire : Navy Blue parle de son père, de sa mère et de la confiance perdue, Earl Sweatshirt de ses deux années de silence, de l'alcool, du temps qui file. Le texte avance par petites images collées, sans histoire suivie. Sa force tient à ce ton fatigué mais lucide, posé sur une boucle de piano qui tourne en rond.

À savoir avant. Earl sort d'une longue absence, marquée par la dépression, l'alcool et la mort de son père, le poète sud-africain Keorapetse Kgositsile, en 2018. « The Mint », c'est l'hôtel de la Monnaie, là où on fabrique l'argent : le titre annonce un morceau qui finit par dire que l'argent compte moins que la paix. Navy Blue (Sage Elsesser, skateur pro et rappeur) est un proche d'Earl.

À l’écoute

La boucle de piano, signée Black Noi$e

Tout le morceau repose sur un petit motif de piano qui tourne en rond, probablement tiré de « Rococo Rondo » des Ghostwriters (1986). Cette boucle qui ne se résout jamais donne une impression de rumination : on tourne avec lui autour des mêmes pensées.

L'intro : une voix de film, sans batterievers 1

Les deux premières phrases viennent, d'après Genius, du film Black Dynamite : un personnage qui se vante de tout diriger. Le son est en retrait, rien ne marque encore le temps, et cette fanfaronnade sonne presque ironique avant un texte plein de doutes.

Le morceau s'ouvre d'un coupvers 5

Navy Blue commence à rapper sur un fond encore feutré, puis le volume monte et les basses deviennent lourdes, sur un rythme net (environ 129 battements par minute). Ça tombe juste quand il dit ne plus savoir à qui se fier : le poids du son arrive avec le poids des mots.

Le rythme s'efface sous Earlvers 17

Peu après l'entrée d'Earl, la pulsation devient discrète alors que les basses restent lourdes. On se sent moins porté, plus flottant, et cela colle à ses images d'eau qui monte jusqu'aux épaules et de pas prudents.

Deux voix, un seul long soufflevers 15

Pas de refrain : Navy Blue ouvre, Earl prend la suite pour un long couplet d'une trentaine de vers, sans pause. Le morceau dure à peine 2 min 47 et ressemble à une confidence dite d'une traite plutôt qu'à une chanson construite.

La fin répétée puis coupée netvers 49

Earl répète quatre fois la même phrase, comme une formule qu'on se redit pour s'en convaincre, et la dernière s'interrompt au milieu d'un mot. Le morceau ne conclut pas : il s'arrête, comme une pensée qu'on lâche.

Vers 1 à 2

Une voix de film qui frime

Le morceau s'ouvre sur un extrait de film : un personnage se vante de tout diriger. Placé devant deux couplets pleins de doute, ça sonne ironique.

Ouais, ouais, c'est ça

Yup, yup, that's right

D'après Genius, extrait de « Black Dynamite » (2009), une parodie des films d'action noirs des années 70.

C'est le personnage de Cream Corn qui chantonne.

Vers 3 à 14

Navy Blue : tenir debout, pour sa mère

Navy Blue demande qu'on le soutienne, parce qu'il se sent à bout. Il parle des gens qui trahissent, d'un père dont il s'est éloigné, d'une mère pour qui il fait tout. Il finit seul, à fumer jusqu'au matin, comme on veille un mort.

Soutiens-moi, relève-moi

Hold me down, hold me up

« Hold me down » veut dire en argot « sois là pour moi, couvre-moi ».

Il joue sur down/up (bas/haut) : tiens-moi par en bas, tiens-moi par en haut.

J'ai grandi loin de mon père, amer à son contact

Growin' from my father, bitter to his touch

« Growin' from » peut se lire de deux façons : grandir à partir de son père, ou grandir en s'éloignant de lui.

La suite, « amer », penche vers la distance.

Vers 15 à 25

Earl : le coin de rue, l'eau qui monte, le style loué

Earl enchaîne des images de danger : un pote armé, le diable déguisé, l'eau jusqu'aux épaules, la bière dès le matin. Au milieu, il se moque de ceux qui empruntent leur style, puis affirme que le sien lui appartient. Il salue aussi son ami MIKE.

Mon pote au coin de la rue, un flingue à la ceinture

Brodie on the corner with a piece on his hip

« Brodie » : frère, pote.

« Piece » veut dire arme, mais aussi pipe à herbe : le vers suivant joue là-dessus.

Préviens avant de le faire partir en l'air

Give a warning 'fore you blow it in the sky

Double sens sur « blow » : tirer un coup de feu vers le ciel, ou souffler sa fumée.

Vers 26 à 36

Deux ans de disparition, et l'alcool « sous contrôle »

Earl revient sur son absence et sur une époque où tout allait mal, avec une phrase brutale sur la terre volée par les Blancs. Puis il se lave, s'écroule, et avoue qu'il abuse de tout. Il dit qu'il maîtrise maintenant, mais la phrase d'après le montre coincé avec sa flasque.

Deux ans que j'ai disparu, à vivre ma vie

Two years I've been missin', livin' life

Il n'avait presque rien sorti depuis 2016.

On peut aussi entendre : deux ans à passer à côté de la vie.

Tu faisais n'importe quoi, chaque jour était pourri

You was wildin', every day was trash

Le « tu » peut être un autre ou lui-même, regardé de loin.

Vers 37 à 45

Le sablier, les sables mouvants et un coup de frime

Le temps s'écoule et il s'enfonce, mais il se débat pour en sortir. Puis le ton change : Earl se met à frimer, avec un geste de basket et des jeux de mots en cascade. Il finit sur un danseur de claquettes qui encaisse des défaites et les avale d'un trait.

Au total, ça fait un sacré paquet de raps

Grand total, it's a whole lotta raps

« Grand total » : l'addition finale.

Il répond au sable aussi par le son : « sand » / « grand ».

Des sables mouvants, je me débats pour en sortir

Quicksand, scramblin' outta that

Le sable du sablier devient sable mouvant : le temps perdu l'aspire.

Vers 46 à 50

Du sang à faire couler, la paix à faire, tant pis pour l'argent

Earl répète une seule phrase, comme une conclusion. Il a encore beaucoup de mal à évacuer et une paix à trouver, et l'argent passe après. C'est la réponse au titre : la Monnaie ne l'intéresse pas.

Beaucoup de sang à faire couler, la paix à faire, au diable le chèque

Lotta blood to let, peace to make, fuck a check

« Blood to let » évoque la saignée des anciens médecins : faire sortir le mauvais sang pour guérir.

« Check » : le chèque, l'argent de la musique.

Non, non, beaucoup de sang à faire couler, la paix à faire, j'en ai rien à foutre d'un chèque

Uh-uh, lotta blood to let, peace to make, give a fuck about a check

Ce qui reste ouvert

Les vers 41 à 43 sont très elliptiques : leur sens précis (« fare », « maritime », « Wavy Don ») repose sur des suppositions.

Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗