
Dans le morceau
Vince Staples
Black&Blue
Dark Times · May 23, 2024
7 passagesProd. Michael Uzowuru, Alex Goose, RⱯHM ⚉, LeKen TaylorGenius ↗
Le morceau en quelques mots
Vince Staples a l'argent et la réussite, mais il se sent abîmé : il jongle entre la vie de gang, la déprime et l'orgueil, et il lui manque ceux qui sont morts. Il regarde son quartier, né dans la pauvreté, qui a gagné de l'argent sans rien en garder, et il se demande s'il existe un paradis pour les voyous. Le texte est court et dense ; le refrain, lui, est très simple et tient surtout par la mélodie et la tristesse de la voix.
À savoir avant. Vince Staples vient de Long Beach, en Californie, et a grandi autour d'un gang Crip, dont la couleur est le bleu. « Black and blue » veut dire à la fois « couvert de bleus » (roué de coups), « noir et triste » (blue = le cafard) et, on peut l'entendre ainsi, « noir et Crip ». Le cri « Niggas! » qui revient est un extrait de Curtis Mayfield, chanteur soul des années 70.
À l’écoute
Le cri de Curtis Mayfield dans le refrainvers 21
À chaque « So black and blue », une voix venue d'un autre disque répond par un seul mot. C'est Curtis Mayfield, tiré de son morceau de 1970 « (Don't Worry) If There's a Hell Below, We're All Going to Go » : un titre qui dit que tout le monde finira en enfer, exactement la peur qui traverse le texte de Vince.
Une boucle de soul amoureuse sous un texte de deuilvers 4
L'instrumentale repose sur « Weak for Your Love » de Thee Sacred Souls, un groupe de soul d'aujourd'hui qui sonne comme les années 60. C'est une chanson d'amour ; ici, posée sur des basses lourdes, elle donne de la tendresse à un texte qui parle de pauvreté et de morts. Le « c'est toi qui me manques » du refrain en prend un double sens.
Une intro en collage de voixvers 1
Avant que Vince ne commence, on entend des bouts de voix empruntés : Lil' Keke, rappeur de Houston, tiré d'un enregistrement de DJ Screw, puis Pimp C et Curtis Mayfield d'après les crédits. La dernière phrase est coupée net. En quelques secondes, le morceau se place dans une histoire du rap et de la soul noirs américains avant de dire un mot à lui.
Les échos qui doublent chaque phrasevers 16
Dans le refrain, Vince dit une phrase et elle revient aussitôt, entre parenthèses dans les paroles. On peut y entendre quelqu'un qui se répète une chose pour s'en convaincre : « l'argent, je l'ai », « le paradis, j'y suis ». Puis vient la ligne sans écho, celle du miroir, et c'est elle qui sonne vraie.
La fin où le rythme lâchevers 46
Pendant presque tout le morceau, le rythme est très marqué et ne bouge pas. Sur l'outro, la pulsation s'efface : Vince ne rappe plus vraiment, il lance des phrases, comme s'il parlait à quelqu'un. Puis tout retombe d'un coup, les basses partent, une autre boucle prend la place, très bas. Le morceau finit sur une question qui reste en l'air.
7 passages
Suivre le morceau ↓Trois voix collées pour planter le décor
Ce ne sont pas des mots de Vince mais des extraits d'autres disques. Un rappeur de Houston parle de dealer, un autre de menace pour la société, puis Curtis Mayfield lâche le mot « Niggas! ». Collés ensemble, ils annoncent le sujet : l'image du Noir de quartier, voyou par destin.
Une menace pour la société (j'ai la poche pleine de cailloux)
A menace to society (I got a pocket full of stones)
« Menace to society » est aussi le titre d'un film de 1993 sur la jeunesse des gangs à Los Angeles.
« Stones », les cailloux, ce sont des doses de crack ; la phrase vient d'un classique du groupe texan UGK, dont Pimp C faisait partie.
Né pour être un–
Born to be a–
La phrase est coupée exprès : c'est le vers suivant qui la termine.
Couplet 1 : il perd pied, et son quartier avec lui
Vince commence par lui-même : il craque, il ne sait pas qui appeler à l'aide. Puis il élargit à tout son monde : des gens nés pauvres, qui ont fait de l'argent, se sont acheté des armes et des voitures, et n'ont rien gardé. Le ton est lucide et amer, sans se mettre au-dessus des autres.
Des larmes tombent du ciel, je garde un œil sur les voyous
Tears fall from the sky (Sky), mindin' the hooligans
Les larmes du ciel, c'est la pluie, mais aussi l'idée que là-haut on pleure sur ce qui se passe en bas.
« Mindin' » peut vouloir dire surveiller ou se méfier.
Qui j'appelle quand j'ai besoin d'aide ? Je jongle entre la vie de voyou, la déprime et l'orgueil
Who can I call when I need help? Jugglin' thuggin', depression and pride
Trois choses qui ne vont pas ensemble : le voyou ne doit pas montrer qu'il va mal, et l'orgueil empêche de demander de l'aide.
Refrain : tout va bien, sauf qu'il manque quelqu'un
Il a l'argent, il vit ce qui ressemble au paradis. Mais dans le miroir il voit un vide, et ce vide a un visage. Il ne dit pas qui est ce « toi » : un mort, un proche, peut-être plusieurs.
Chœur : noir et couvert de bleus
Une seule phrase, répétée, avec le cri de Curtis Mayfield en réponse. Rien de compliqué ici : c'est la plainte du morceau, portée par la mélodie.
Tellement couvert de bleus (Négros !)
So black and blue (Niggas!)
« Black and blue » : roué de coups, mais « blue » veut aussi dire triste.
On peut y entendre encore « noir » de peau et « bleu » des Crips, le gang de son quartier.
Tellement couvert de—
So black and—
Couplet 2 : l'adolescence fauchée, puis la liste des morts
Deux images de jeunesse pauvre : la télé avec le minimum de chaînes, la mère d'une copine qui l'héberge. Puis la question bascule vers le ciel : où vont les voyous quand ils meurent ? Il cite des rappeurs tués et des proches, et dit pourquoi il les nomme : pour qu'ils continuent d'exister.
On avait le câble de base, et les meufs étaient encore plus basiques
The cable was basic, the bitches was basic-er
« Basic cable » : l'abonnement télé le moins cher.
« Basic » pour une fille : banale, sans rien de spécial. Il invente « basic-er » pour la blague.
On vit peut-être dans le péché, pas de bal de promo pour nous, envoie une prière pour moi
Maybe we livin' haram, can't go to prom, send me a prayer up
« Haram » : mot arabe pour ce que l'islam interdit.
Le « prom » est le grand bal de fin de lycée, rite de toute jeunesse américaine normale : eux n'y ont pas droit.
Refrain et chœur, de nouveau
Les mêmes mots qu'avant. Mais après la liste des morts, le « toi » qui manque dans le miroir se charge autrement : on pense à eux.
Sortie : il assume, et il renvoie la question
Vince reprend des bouts du couplet en parlant presque, comme s'il marmonnait. Il finit par revendiquer le mot, épelé comme chez Tupac, puis demande à l'auditeur ce qu'il en pense. Pas de conclusion : il laisse la question ouverte.
Sors ta main de ma poche
Get your hand out my pocket, uh, uh (Niggas)
Sens direct : ne touche pas à mon argent.
La phrase est aussi restée célèbre aux États-Unis : c'est ce qu'un homme a crié pour faire diversion juste avant l'assassinat de Malcolm X en 1965. Rien ne prouve que Vince y pense, mais l'écho existe.
Ce qui reste ouvert
Le « toi » du refrain n'est jamais nommé, et deux des noms du vers 32 (Swavey, Ricche) restent non identifiés avec certitude.
Seuls de courts extraits sont cités ici, pour l’analyse. Paroles complètes sur Genius ↗